Troyes sur Aube Capitale Sud-Champagne
Berceau d’Aviation du Monde


Aéronats, Aérostats, Ballons dirigeables
1783 => 1909



1er meeting d’aviation du Monde 1909 à Reims Capitale Nord Champagne.
Nescire quid antea quam natus sis acciderit, id est semper esse puerum. (Cicéron)

Les auteurs anciens rapportent l'Histoire des temps héroïques où la légende donnait des ailes aux hommes et droit de cité au séjour des dieux.
Tous ces récits que la fable inventa ne sont pas sans déceler un fond de vérité dans les tentatives que, de toute antiquité, des audacieux durent accomplir pour faire la conquête des cieux.
Toutefois, ce n'est qu'au IVe siècle avant notre ère qu'Architas de Tarente aurait lancé dans les airs le premier cerf-volant.
Plus tard, sous le règne de Néron, Simon le Magicien faisait, à Rome, des essais sur le vol qui lui valurent de venir s'écraser le crâne sur les dalles du Forum.
Au XIIIe siècle, Roger Bacon 1, dans son traité de l'admirable puissance de l'art et de la nature, émit l'idée que l'on pouvait faire des machines pour voler dans lesquelles l'homme, étant assis ou suspendu au centre, tournerait quelque manivelle qui mettrait en mouvement les ailes faites pour battre l'air, à l'instar de celles des oiseaux.
Dans ce même traité, il donne la description d'une machine volante qui a beaucoup d'analogie avec celle construite par Blanchard au XVIIIe siècle.
A la fin du XVe siècle, Jean-Baptiste Dante, mathématicien à Pérouse, construisit des ailes artificielles qui permettaient à l'homme de s'élever dans les airs. On rapporte qu'il essaya plusieurs fois son appareil sur le lac de Trasimène et que ces expériences ne furent pas toujours couronnées de succès.
Dans une fête donnée à l'occasion du mariage de Bartoloméo Aivlano 2, ce célèbre général vénitien qui contribua à notre victoire de Marignan (1515), Dante voulut offrir un spectacle inédit à la ville de Pérouse.
Au moyen de son appareil, il s'éleva très haut au-dessus de la place. Mais, le fer avec lequel il dirigeait l'une de ses ailes s'étant brisé, il tomba sur l'église Notre-Dame et se cassa une cuisse.
A cette époque, Léonard de Vinci 3, aussi célèbre par son merveilleux talent de peintre que par ses conceptions mécaniques, rechercha le moyen d'imiter le vol des oiseaux et l'on peut voir dans les manuscrits de la bibliothèque de l'Institut à Paris 4 le fac-similé des dessins de cet homme de génie sur les ailes artificielles, de même que d'autres figures donnant également le principe de l'hélicoptère 5 et du parachute.
Il n'est donc pas surprenant qu'en 1536 un horloger italien, « Bolori, ait fabriqué des ailes composées de ressorts combinés, et, après divers essais, ait risqué de prendre son vol de dessus la plate-forme de la tour de notre cathédrale 6. Porté par ces ailes, il se balança dans les airs et dirigea son vol vers l'Est, mais un ressort s'étant rompu, il tomba dans la prairie de « Foissy » 7 et se tua » 8 .
Grosley dit connaître ce fait par la tradition conservée au XVIIe siècle et constatée par des mémoires authentiques. D'autre part, le dernier des descendants de « Bolori » et de son nom, qui exerçait dans la rue Moyenne 9 à Troyes le métier de fripier-vendeur, certifie l'exactitude de ce fait.
M. Le Clert, dans son rapport à la Société Académique de Troyes du 17 juin 1910, précise que « Denis Bolori » était bien établi horloger dans notre vieille cité champenoise de 1515 à 1536 et qu'il est l'auteur de l'horloge de Rigny-le-Ferron 10 (1530) qui porte son nom.
Si j'ai donné ce dernier renseignement, c'est pour deux motifs. D'abord pour souligner que Denis Bolori 11 n'est pas un mythe puisqu'il exerçait réellement sa profession dans notre ville à une époque bien déterminée, de 1515 à 1536, et ensuite pour me permettre d'établir un rapprochement entre ces dates et celles intéressant l'existence de Léonard de Vinci et de Jean-Baptiste Dante, de Pérouse.
Ces deux savants, précurseurs du vol de l'homme, vivaient donc à la même époque, habitant, l'un, la Toscane, l'autre, l'Ombrie, deux provinces voisines. Se sont-ils rencontrés ? Si non, ont-ils pu échanger leur sentiment sur cette passionnante question. C'est probable, attendu que le lac de Trasimène, au-dessus duquel expérimentait Jean-Baptiste Dante, n'est pas tant éloigné de Vinci (Florence), patrie de Léonard.
Quoi qu'il en soit, on peut estimer que les esquisses assez poussées de Léonard de Vinci, reflètent, avec toute la précision désirable, l'idée qu'on se faisait au début du XVIe siècle, des machines volantes dont elles établissent le fonctionnement avec une grande ingéniosité.
De ces différents exposés, il résulte que Denis Bolori est non seulement compatriote mais contemporain de ces hommes de génie. Serait-il donc surprenant que notre horloger, qui s'intéressait tout particulièrement aux expériences de vol, eût eu connaissance des dessins de Léonard de Vinci ou bien que son attention, eût été attirée par la renommée des exploits accomplis sur le lac de Trasimène et à Pérouse.
De là, à concevoir et à exécuter un projet, dans l'esprit de ce qu'il avait vu ou de ce qu'il avait entendu rapporter par des témoins oculaires de de ces vols, il n'y avait qu'un pas, puisque la profession d'horloger donnait, à Bolori, suffisamment de connaissances mécaniques, pour mettre au point des ailes.
Et quel en était le mécanisme ?... Ne le trouvons-nous pas dessiné par l'illustre auteur de la « Joconde ».
Aussi, désireux d'immortaliser par l'image ce vol célèbre, j'ai prié mon ami, Charles Favet, de s'inspirer des esquisses de Léonard de Vinci, afin de donner les ailes 12 qu'il convient à cet humble artisan, mort au champ d'honneur de la science !

Aerostation

Au premier âge de la montgolfière



Champagne, champ d’expérimentation des premiers Ballons militaires de France (Châlons en Champagne, Capitale Est)

Qui pourrait relater combien d'enthousiasme suscita, chez les uns, cette nouvelle découverte de la montgolfière, alors qu'elle apporta tant d'effroi dans l’âme fort naïve de certains autres.
A Gonesse, l'aérostat, qui venait d'atterrir le 27 août 1783, à 5 h 45 de l'après-midi, fut considéré comme un monstre antédiluvien. La foule, tremblante de peur, l'assaillit à coups de pierres, de fourches et de fléaux.
Le curé de la localité dut intervenir, et, après s'être approché du ballon, il rassura ses paroissiens. Ceux-ci n'en attachèrent pas moins, à la queue d'un cheval, les débris de la montgolfière, et la mirent en pièces en la traînant à travers champs.
Ailleurs, cette invention apparut comme un suprême défi lancé à la divinité. Essayer l'escalade des cieux, n'était-ce pas vouloir s'arroger des droits qui ne sauraient appartenir aux humains aussi, pouvait-on redouter les pires catastrophes déclenchées par les dieux en courroux.
Afin de prévenir les terreurs que ne manquerait pas de provoquer, parmi le peuple, l'arrivée ou la vue des ballons, le gouvernement décida de lancer une proclamation dans toute la France.
Cet édit stipulait notamment que ceux qui découvriraient dans le ciel des globes offrant l'aspect « d'une lune obscurcie » devaient être prévenus qu'il ne pouvait être question d'aucun phénomène effrayant, mais seulement, d'une machine entièrement composée de taffetas ou de toile légère recouverte de papier ; qu'en conséquence, cet engin ne saurait causer aucun mal, mais qu'au contraire, il était appelé à rendre les meilleurs services à la société.
On peut lire dans le journal de Troyes et de la Champagne méridionale, du mercredi 19 octobre 1783, une lettre turque d'Osmin Gerra à son ami l'Iman Kiffa Ajack.
Elle révèle, d'une façon singulière et en même temps la plus imprévue, les sentiments qui bouleversèrent cette âme musulmane, dès l'apparition des premières montgolfières.
Je ne saurais, tant elle est suggestive et originale, résister à l'impérieux désir d'en publier quelques fragments. Cet écrit paraît avoir une certaine analogie avec les lettres persanes de Montesquieu. L'auteur s'en est-il inspiré ?
Aux lecteurs, d'en tirer les déductions qu'il leur plaira.

De Paris, le 27 de la lune de Shawal, dans la 1196e année de l'hégire



Je l'ai assez longtemps habitée, pour prévoir les maux qui vont tomber sur l'empire des « croyans », cette ville immense et sans égale, où je vis aujourd'hui gracieux Kiffa-Ajack ! Ces Français, parmi lesquels je passe depuis deux ans mes jours entre les sciences et les plaisirs, me font une peur continuelle avec leurs Arts que nous faisons bien d'en négliger J'usage.
Ce peuple étonnant ne voit rien dans la nature qui soit sacré pour lui. Ses philosophes lui calculent, avec l'exactitude la pIus sévère, la marche de ces globes de feu que le Créateur dirige sous la voûte de son trône ; et les deux luminaires du ciel n'oseraient, sans eux, faire un pas de plus dans l'immensité des sphères.
Ils ont arraché la foudre des mains du Tout-Puissant, l'ont forcée à descendre sur une verge de métal et à se perdre dans le centre de la terre.
Mais ce que I'audace des mortels n’avait point encore tenté, ils l’entreprennent- Ils veulent escalader les cieux ! - Bientôt ils disputeront au Dieu de gloire l'empire de l'Univers ! Les plaines éthérées se peuplent de chars volants, de globes plus légers que l'air qu'ils pénètrent. C'est sur ces machines fragiles qu'ils planeront au-dessus des étoiles.
J'ai été témoin, la semaine dernière, de l'intrépidité curieuse de deux de ces êtres étonnants qu'on nomme ici «Physicien »... 13 juge du délire auquel ils se livrent. Un peu de fumée d'une odeur « fétide » obéit à leur volonté et lance au-dessus d'eux, dans le séjour des vents, ces voitures de nouvelle fabrique... Nos harems, ces murs épais et élevés dont ils sont clos, ces êtres imparfaits, qui jour et nuit y surveillent, ne garantiront pas la race d'Ibrahim de l'affront d'être trahis et de la pétulance des Français ! Sur ces globes aériens, ils fondront, avec la rapidité de l'oiseau de proie, dans ces asiles de l'ennui qui va s'envoler à leur approche.
Nos belles étonnées souriront à leur audace 14, accoutumées, dans l'esclavage, à briguer auprès d'un seul maître l'honneur honteux du mouchoir ! Mille «amans », mille esclaves brûlant d'amour à leurs pieds, leur sembleront une nouveauté si précieuse, qu'elles n'hésiteront point à céder !...
Je les connais ces hommes « entreprenans » ; notre Prophète lui-même ne déroberait pas, à leurs attaques audacieuses, les divines Houris qu'il destine, dans une autre vie, aux plaisirs éternels des vertueux musulmans.
S'ils en conçoivent l'idée, ils iront, au delà du firmament, les arracher des bras paternels du chef des « Croyans »...
Qui peut deviner ce qui résultera d'une invention qui met le quatrième élément dans la dépendance de l'homme !... s'il atteint, dans l'art d'asservir l'air, la perfection que ses premiers succès lui promettent, alors, plus de sûreté dans les propriétés, les clôtures sont superflues, les enceintes où l'on enchaîne les gens nuisibles sont impuissantes, l'innocente vestale qui se dérobe, dans un cloître, aux pièges du siècle, au tumulte de ses sens, n'échappera plus aux tentatives de l'audace et des passions. Tous les calculs, toutes les marches de la tactique moderne ne « garantiront » pas une armée terrestre de l'invasion d'une phalange aérienne. La navigation va devenir un art, inutile ! - les « ballons» d'air précéderont toujours et remplaceront, sans doute, nos meilleurs voiliers.
La face de l'Univers change, tout est « bouleversé ».
Gémis avec moi, sage Iman, et conjure le Prophète d'écarter, de nos bords, des présages aussi funestes!
Cependant donnes-en avis à la Sublime Porte. Fais que le Divan 15 adopte des sentiments pacifiques. Tout retentit, en ce pays fortuné, des acclamations de la Paix, qu'un roi bienfaisant, vient de donner aux deux mondes. Chacun le bénit, tandis que le démon des combats souffle la discorde près des rives du Bosphore - Moi, je ne puis m'empêcher d'admirer et de redouter un peuple qui, d'une main, dirige les événements de la Terre, et de l’autre, saisit au sein du ciel même, une portion du pouvoir de la Divinité !

Ton ami : Osmin Gerra


Certes, cette lettre est fort amusante, mais aussi, combien significative. C'est presque une prophétie qui, de nos jours, trouve sa réalisation dans l’apparition de l’avion. Bien curieux cet Osmin Gerra ?...


Montgolfières et aerostats


Premiers Ballons dirigeables militaires de France à Châons en Champagne, Capitale Est.

Pour la première fois, le 23 mars 1784 16 s’élèvent à Troyes deux montgolfières, à proximité de la cathédrale et en présence d'une grande affluence.
L'une d'elle épouse la forme d'une grenade de 12 pieds 17 de diamètre et va s'abattre dans les fossés, près du moulin de la Tour ; l’autre, de forme ronde, qui mesure neuf pieds de diamètre, se perd dans les nuages et finit par tomber à Argentolles, dans la propriété de M. Cuissin, tout auprès de la route de Brienne. MM. Faytou, fabricants de papier, de Saint-Martin-les-Langres, et Sainton, directeur du Journal de Troyes, participent au succès de cette expérience célèbre.
Un amateur ne pouvait mieux faire, au lendemain de ces deux atterrissages, que de publier une, petite poésie qui, dans son ingénuité, révèle le goût de l'époque. Elle s'adresse à Mme de La Boulaye, dont le père, M. Cuissin, est propriétaire du domaine d'Argentolles, propriété où atterrit la deuxième montgolfière.

De l’amitié, de la reconnaissance,
Deux globes, en un jour, élevés sous vos yeux.
A la « Boublaye » ils doivent leur naissance,
C’est elle qui traça leur route.

Désespéré de quitter sa présence,
Le premier, dans les flots, a fini ses destins ;
Et l’autre, après avoir décrit un arc immense,
Sans doute dirigé par d’invincibles mains,
Cédant rapidement au penchant qui l’entraîne,
Rend hommage à sa souveraine,
Rt s’baisse dans ces jardins.


La seconde manifestation aéronautique eut lieu le 2 avril 1784. Un ballon de forme irrégulière, de 30 pieds de hauteur, et d'un diamètre de 17, fut lancé, à 3 h. 28 de l'après-midi, cour du Chapitre le l'Eglise Cathédrale. Il s'éleva à environ 1.200 toises 18(3) pour tomber sur un peuplier, dans le parc du Château des Cours !

Cette montgolfière était construite en diverses espèces de papier, sous la direction d'un notaire, d'un chanoine, d'un professeur et d'un élève de l'école de dessin 19
Le 4 avril 1784, trois sociétés d'amateurs organisèrent dans l'enclos de la fabrique d'indiennes du sieur Geoffroy-Prieur, au faubourg Croncels, une réunion de bienfaisance avec départ de trois aérostats de 12, 10 et 9 pieds de diamètre. Les ballons s'élevèrent à une grande hauteur, poussés par un vent N.E. Le plus petit des trois prit feu et tomba à moitié consumé à un kilomètre de distance. Cet incendie causa une certaine réaction parmi le public, qui vit là un danger.



On craignait le risque d'incendie dans la ville, avec ses maisons construites en bois, ou bien dans les pays environnants, les fermes et les habitations étant couvertes en chaume.
Aussi le bailliage prit-il, le 15 avril 1784, l'arrêté motivé reproduit ci-contre 20 .
Cette ordonnance du bailliage n'était pas faite pour encourager les amateurs ou les sociétés de notre ville à lancer des montgolfières, et puis, à cette époque, il n'y avait pas d'hommes, à Troyes, assez enthousiastes pour se risquer à naviguer dans les airs.
Certains préférèrent taquiner les muses ; ainsi un Troyen, M. Courtois, dans un petit conte Le Ballon, qu'il écrivit le 13 octobre 1784 21 , fait figure de moraliste, non sans un certain esprit d’à-propos ; en voici le récit ;

LE BALLON

Un globe de papier enrichi de peinture,
Allait, avec son gaz, saluer l’éternel.
Lunettes sur le nez, dans sa grave posture.
L’astrologue jurait qu’il n’était rien de tel !
Et qu'un jour, l'on verrait notre faible nature
Aller faire visite aux habitants du ciel
La machine élevée entr'ouvrait l'atmosphère
Et s'élançait tout haut, pour arriver tout bas.
Mais quel malheur ! le globe, au séjour du tonnerre,
Se crève et, par degrés, laisse échapper son gaz.
Décline de son poids, tombe sur la bruyère,
Roule, bondit au loin et de vent se remplit.
Père de grands esprits, systèmes et conquêtes.
Leur sort, dans cette chute, est pleinement écrit.
Quand vous les concevez, le gaz est dans vos têtes ;
Faut-il exécuter ! Ah, messieurs les savants !
Ce sont de beaux ballons, qu'on voit jouets des vents !...



Pendule montgolfière
(Collection Pierre de Montgolfier)


On trouve aussi, dans les archives de la bibliothèque, un manuscrit intitulé Jeannot physicien 22 ou la chute du ballon.
C'est un œuvre naïve et peu importante ; toutefois, elle mérite d’être signalée, ne serait-ce que pour indiquer combien, à cette époque, les esprits étaient subjugués par l'apparition de ces montgolfières 23 alors considérées, par beaucoup, comme des engins de sorcellerie !
Voici le thème de ce poème : Jeannot aime Suzon et l'enlève dans le ballon du sieur Vitriol ; à l'atterrissage, « Le Guet » met l'embargo sur les fugitifs qui sont pris pour des sorciers et « vont être pendus ». Mais ils sont reconnus. Tout s’arrange, et Jeannot épouse Suzon.
Il faut maintenant attendre l'année 1794 pour voir de nouveau s'élever à Troyes une montgolfière ; elle prend son essor, à l'occasion d'une grandiose cérémonie consacrée à l’ « Etre suprême » 24
Symbolisant le globe terrestre, elle s'élance dans l'infini pour porter les vœux du peuple à la Divinité.
Nous sommes au 20 prairial, an second de la République 25 (1). «Au lever de l'aurore, une musique guerrière se fait entendre à l'aspect de l'astre bienfaisant qui vivifie la nature... » 26
A une heure de l'après-midi, la trompette perce les airs, les tambours battent, le canon tonne et tout annonce une marche des citoyens vers le « boulingrin » 27 où se dresse l'autel de la liberté.
Un immense cortège, suivi de la statue de la liberté et des tables où sont inscrits les Droits de l'Homme, portées par huit hommes costumés à l'antique, s'engage dans la rue « Notre-Dame » 28, tourne les « Quatre Vents » 29 , « Etape au Vin » 30 , descend l'Hôtel Dieu, passe sur la place du « Temple dédié à l'Etre suprême » 31 , sort par la porte des « Sans-Culottes » 32 et prend le chemin du « Boulingrin ».
Le Président de la commune, Bouillé, préside la cérémonie. Autour de l'autel de la Liberté se sont rangés : la municipalité, les magistrats, les fonctionnaires tenant de gros épis de blé mêlés à (les fleurs et des fruits, et les comités de surveillance des sections entourés des quatre âges l'enfance ornée de violettes, l'adolescence, de myrthe, la virilité, de chêne et la vieillesse, d'olivier.
A six heures, un silence profond règne de toutes parts. Le Président, tenant deux flambeaux, s'écrie d'une voix retentissante :

« Peuple tu ne peux douter que ce que tu vois, que ce qui t'étonne est l'ouvrage de l’ « Etre suprême ». Il faut être Lui, pour avoir conçu ce sublime ensemble. Descends dans ton cœur et tu seras convaincu de son existence immuable ; apprends qu'il est l'ami de la vertu et de la sagesse et qu’il est l’ennemi des méchants. Peuple, en ton nom je proclame et lui envoi ton vœu : Le peuple français reconnaît l’existence de l’Etre suprême et l’immortalité de l’âme. »

A sept heures, le Président Bouillé présente le flambeau sous la montgolfière, autour de laquelle sont inscrits ces mots « A l'Etre suprême ». Quelques instants après, il s'écrie « Image du globe qu'habitent les mortels, porte à la Divinité leurs vœux et leurs hommages ».
A ce moment, l'aérostat s'agite, part et monte majestueusement sers la voûte céleste. A ce spectacle, hommes, femmes, enfants, vieillards sont très. émus ; les jeunes filles toutes vêtues de blanc, aux ceintures tricolores, jettent, dans les airs, ce qui leur reste de fleurs ; toutes les âmes s'élèvent vers la voûte azurée, on s'embrasse avec attendrissement et le dernier cri des citoyens est « Vive la République et que ce vœu s'élève jusqu'au trône de la Divinité ».
C'est par un feu continu et le roulement du tambour que l'artillerie termina cette fête, qu'un temps calme et serein a rendu l'une des plus brillantes qu'aient été célébrées dans notre cité.

AN II, 20 PRAIRIAL (8 juin 1794)


Reconstitution de la cérémonie consacrée « l’Etre Suprême »


M. Albert Babeau, dans son histoire de Troyes et de la Révolution, commente ce fait de la façon suivante :
Cette fête, malgré quelques détails empreints du goût faux et déclamatoire de l'époque, était de nature à émouvoir les Ames, parce que, pour la première fois depuis six mois 33, elle leur avait parlé de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu.
Les cérémonies, dont quelques-unes rappelaient celles des anciennes processions, avaient été ordonnées de manière à frapper l'imagination. On espérait ainsi faire oublier le culte ancien, par les pompes et l’éclat d'un culte officiel nouveau, on oubliait que toute religion a besoin de tradition et de mystères...
Le ballon, qu'une mise en scène « puérile » envoyait vers la Divinité n’était qu'un « triste emblème » d'une philosophie animée d'intentions élevées, mais dont le souffle fut impuissant à produire les résultats bienfaisants qu'elle avait rêvé !

Il m'est permis de regretter que cet historien n'ait eu qu'une vue purement objective en ce qui concerne le départ de cette montgolfière, qui a cependant clôturé cette journée dans une atmosphère d'apothéose !
Quels pouvaient bien être les sentiments du peuple, à l'issue de cette cérémonie, quand l'aérostat s'éleva, dit le récit, « majestueusement vers la voûte céleste ».
Pour en juger, il est indispensable de se placer dans l'ambiance du moment, c'est-à-dire en 1794, et de considérer que la montgolfière n'avait fait jusqu'alors, dans notre ville, que quelques apparitions.
D'ailleurs, l'un de nos compatriotes, M. Gueignard, qui avait assisté, le 1er décembre 1783, aux Tuileries, au départ de Charles et de Robert, nous donne son impression par la narration qu'il fait de cet événement, dans le journal de Troyes, du 2 décembre 1783.

On ne saurait, dit-il, s'imaginer l'étal d'immobilité, dans lequel les six cent mille spectateurs ont été plongés, tant ils étaient saisis d'admiration.
L'ascension s'est faite avec une pompe et une majesté dont on n’a pas d'idée. Le soleil répandait sur cette machine une magnificence qui ravissait, on eut cru voir des Dieux environnés des rayons de la gloire qui remontaient au céleste séjour. Pardonnez-moi cette expression mais il n'est pas un spectateur qui n'ait été émerveillé.
A la stupéfaction causée par le mélange de surprise, de crainte et d'admiration ont bientôt succédé les applaudissements réitérés. On ne les voyait plus, qu'on avait toujours les yeux fixés sur l'endroit où ils avaient disparu. L'imagination se portait avec eux dans la vaste région de l'air, il semblait qu'on ne tenait plus à la terre et l'on était fâché de s'y retrouver. Tel est le spectacle pompeux qui a étonné tous les savants. J'en donne ici une trop faible esquisse, pour ne pas regretter que mes compatriotes n'en aient pas été témoins...

Lors de la cérémonie à l'Etre suprême, la montgolfière se présentait donc sous un jour assez mystérieux. C'était un globe tout environné d'un indéfinissable symbolisme qui s'élançait vers l'infini, dans cet inconnu où nul Troyen, jusqu'à ce jour, n'avait encore osé pénétrer et où l'on place généralement le séjour des Dieux.
Il n'est donc pas surprenant que le citoyen Président Bouillé et son comité aient cherché à frapper l'imagination populaire en donnant tout l'apparat convenable et presque rituel au départ de cet aérostat qu'ils présentèrent comme le messager du peuple vers la Divinité.
Cette scène ne me paraît pas aussi « puérile » qu'on pourrait le penser de nos jours, car cette ascension suscita un enthousiasme indescriptible qui se termina par d'attendrissantes effusions.
Que cette montgolfière se fût élevée majestueusement, rien de plus naturel, les ballons ne tiennent-ils pas, sous leur charme, même de nos jours, les spectateurs qui assistent à leur départ ; qu'elle eût été considérée, à cette époque, comme un symbole de médiation entre le peuple et la puissance divine, je ne saurais m'en étonner et je conçois difficilement qu'elle ait été un « triste emblème » d'une idée philosophique, fût-elle même très élevée, car le ballon porte en lui une majesté indéniable qui rend son envolée vers l'immensité des cieux toujours très impressionnante.
En confiant cette idée à mon camarade, Charles Favet, par son burin d'artiste, il en a fait ressortir le caractère à la fois original et historique.

Les années qui vont s'écouler ne donneront pas encore, aux Troyens, la satisfaction d'assister à l'impressionnante envolée d'un ballon « monté ». Cependant, des lancers de montgolfières de petite dimension ont-ils lieu, malgré l'édit du bailliage déjà vétuste, lors de différentes fêtes organisées dans notre Cité et dans le Département.
L'un de ces départs se signale par son originalité.
Le 24 octobre 1830, le physicien Siegmann se propose de présenter, au public troyen, une sensationnelle attraction 34, aussi, le Journal de Troyes et Champagne annonce-t-il qu'une montgolfière S'élèvera place des Jacobins, au cours de cette journée.
Cet aérostat doit emporter deux animaux vivants placés dans une petite barque, le tout soutenu par un parapluie accroché au lieu et place de la nacelle. Dès que le sphérique aura atteint une altitude de 1 000 toises, le parapluie se détachant, les animaux descendront sans danger.
Voilà une application originale du parachute 35 et à laquelle nous ne saurions songer de nos jours, ce précieux engin ayant fait de tels progrès qu'il pourra bientôt soutenir un avion et lui permettre d'atterrir sans encombre. Il peut se faire que nos concitoyens aient été vivement intéressés par le spectacle de ces animaux atterrissant sains et saufs, grâce au bienveillant parapluie ; toutefois, on ne signale, à Troyes, le départ d'aucune « machine aérostatique portant avec elle une ou plusieurs personnes » pour employer les termes de l'édit du bailliage.
Nos braves Troyens seraient-ils, par hasard, réfractaires à l'idée d'escalader le ciel, puisque c'est un parisien, Louis Godard, qui viendra en 1854 offrir le spectacle, dans notre ville, du premier départ d'une montgolfière « montée ». Mais auparavant, le 24 septembre 1851, à Châlons-sur-Marne., un ballon s'élève inopportunément emporté par un violent coup de vent et vient descendre tragiquement dans notre département, sur le territoire de Villy-le-Maréchal. Voici le récit de cette déplorable aventure.

L'ascension 36 d'un ballon avait été promise dans le programme des fêtes de Châlons-sur-Marne qui ont eu lieu le 24 septembre 1851. Dès trois heures du matin, ce ballon «Le Majestueux », cubant 2 400 mètres, après avoir été gonflé dans l'usine à gaz, en présence de M. Vagny, architecte de la ville et de MM. Cordier, Boyard et Sans, l'un propriétaire et l'autre gérant de cette usine, s'est échappé pendant le trajet de l'usine à l'hippodrome, par suite d'un violent coup de vent.
MM. Merle, aéronaute, et Aubert, chimiste préparateur de M. le professeur Barral, du Collège de France, se trouvaient dans l'aérostat pour commander les manœuvres par suite de l'extrême difficulté de l'opération.
Voici une lettre de M. Aubert adressée à l'un des propriétaires de l'aérostat, dans laquelle il rend compte des tristes incidents de son voyage et de sa descente dans le département de l'Aube, entre Saint-Jean-de-Bonneval et Villy-le-Maréchal, le 24 septembre 1851 :
« Lancés dans l'espace, sans ancre et sans girouette, il nous était difficile d'admettre de descendre de suite, à cause du vent qu'il faisait. Un motif encore plus puissant nous retenait, c'était l'obscurité. Nous nous décidâmes à attendre le point, du jour, le vent qui soufflait du Nord ne nous faisait pas craindre d'être poussés hors de France.
« Il y avait un danger dans notre position, c'est que le ballon n'étant rempli qu'à moitié devait nous élever à une hauteur de 5 500 à 6 000 mètres où nous serions inévitablement exposés à un froid approximatif de 15 à 20 degrés, surtout pendant la nuit.
« Aussitôt que le ballon eût été gonflé, nous ouvrîmes la soupape une quinzaine de fois de suite pour arrêter sa marche et nous faire redescendre. M. Merle, souffrant du froid, s'enveloppa d'une petite bâche et se mit au fond de la nacelle. Quant à moi, je m'accoudai sur le bord de la nacelle cherchant à distinguer quelque lumière, de villes qui pût me guider sur la marche du ballon. « Je venais de refuser à Merle de prendre son bonnet de coton comme étant plus commode qu'un chapeau, lorsque me sentant pénétré par le froid, je lui demandais s'il ne voulait pas descendre un peu. II ne me répondit pas. Je lui pris le bras, il était sans mouvement. Je le crus frappé d'une attaque d'apoplexie. Il n'y a qu'un instant que j'ai cru trouver la cause de cet évanouissement. Merle devait être en sueur quand il est parti et le froid l'avait saisi sans qu'il eût suffisamment conscience de sa position.
« Je me pendis aussitôt à la corde de soupape pour descendre au plus vite et, au bout de trois quarts d'heure environ, je prenais terre, presque sans secousse, dans un pré à quatre lieues de Troyes, entre Saint-Jean-de-Bonneval et Villy-le-Maréchal 37 .
« Je continuai à frictionner Merle pendant quelques instants, car la nuit et le brouillard étaient si intenses que je ne savais de quel côté me diriger. N'obtenant rien de mes soins, d'ailleurs très insuffisants, et entendant chanter le coq, je cherchai et je découvris une ferme dont le propriétaire, très obligeant, vint de suite prendre mon compagnon tandis que je m'occupais de chercher un médecin.
« Pendant une heure et demie, j'ai fait tout mon possible, aidé par les soins intelligents du fermier pour rappeler Merle à la vie ; tout a été inutile et quand le médecin arriva, les membres étaient déjà raides mon compagnon n'était plus.

« I. Aubert. »


Les obsèques de l'infortuné aéronaute Emile Merle eurent lieu à Villy-le-Maréchal, le vendredi 26 septembre, et l'emplacement où il repose est toujours existant dans le petit cimetière de cette commune.
En 1853, Coste, l'aéronaute de l'hippodrome et des arènes nationales à Paris, se propose de gonfler à Troyes un ballon, « Le .Montgolfier », mais ne réussissant pas à trouver les capitaux nécessaires pour l'organisation de cette ascension, il y renonce.
En présence de cette apathie générale, la presse se plaint amèrement du manque d'initiative des habitants de Troyes. Elle regrette de voir échouer ce projet alors que tant de villes ont déjà été témoin du départ d'une « Montgolfière montée » ; nul doute, dit-elle, que ce spectacle ait conduit dans nos murs, par de nombreux « trains de plaisir », une foule considérable de spectateurs.
Mais l'année suivante, Louis Godard 38, vient en notre ville prendre le départ à bord de sa montgolfière et voici le récit que donne de cet événement l'Almanach de Champagne et Brie :
Le 26 mars 1854, la population était. réunie dans la vaste enceinte la « halle aux vins » 39 . La curiosité était vivement intéressée. La municipalité, pour clore dignement les réjouissances de la foire avait voulu donner aux habitants le spectacle nouveau d’une ascension aérostatique.
Le temps semblait favoriser l'expérience, l'air était calme et tiède, agité seulement par une brise légère. Les dames occupaient, en magnifiques toilettes, la droite de l'enceinte réservée. Toutes les notabilités de la ville et du département s'y trouvaient réunies. Au dehors, une immense population s'était privée de cartes d'entrée, comptant, avec raison, que les percepteurs de droit ne pourraient dépasser la toiture de l'édifice.
On avait demandé deux heures de préparatifs, il y en avait près de trois d'écoulées et les choses ne marchaient pas.
Louis Godard allait et venait, paraissait contrarié et mécontent ; il bourrait force gerbes de paille sous son immense montgolfière qui ne se gonflait pas à son gré.


Louis Godard


Pour comble d'ennui, l'aérostat se trouva tout à coup entamé par un coup de vent sur une largeur de plus d'un mètre. On appelle le tailleur pour recoudre immédiatement cette déchirure. Tout cela prend du temps et prolonge le malaise de la foule impatiente. On murmure les mots de «parti pris », de « comédie jouée à l'avance ».
M. le Maire de Troyes, dans une intention toute bienveillante, s'approche de l’aéronaute et lui dit : « Quelles que soient les conventions faites, si vous voyez le moindre danger, ne partez pas ». Soyez tranquille, répond Godard, je saurai bien faire ce qu’il faut et tout aussitôt, il bouleverse son monde, fait retirer le tailleur, accroche la nacelle et change de costume, tout cela fut l’affaire de quelques minutes.
II se place dans la nacelle, commence à s'élever graduellement et prononce le sacramentel « Lâchez tout ». A cet instant, la montgolfière qui planait doucement sur les spectateurs, s'élève avec la brusque rapidité de l'aigle emportant sa proie. C'est à peine si l'œil peut la suivre dans les régions inconnues où elle va se perdre. On la voit toujours au sein des nuages et l'on attend, avec anxiété, de quel côté le vent pourra la diriger.
Tout à coup, un craquement semblable à un tonnerre lointain se fait entendre. L'aérostat s'abaisse avec une rapidité foudroyante, l'air est entré avec violence dans l'ouverture mal fermée, il a déchiré le ballon dans toute la largeur.
C'en est fait ! Rien ne saurait garantir le malheureux Godard d'une mort certaine; son frère s’écrit : Oh ! Mon pauvre Louis ! Tu es perdu !
Mais lorsqu'on s'attendait déjà à voir la nacelIe et son conducteur broyés sur les toits du voisinage, le parachute se déploie comme un ange sauveur et l'aérostat descend avec la lenteur qu'il avait, mise primitivement dans son ascension.
Le ballon vient s'abattre sur le Mail de Croncels, la nacelle se prend au sommet des arbres et le malheureux aéronaute, trop heureux encore dans sa mésaventure, se trouve accroché par les pieds aux branches d'un arbre qui avoisine la caserne 40.
Les voltigeurs du 12e léger s'élancent avec rapidité, dégagent aussitôt M Godard et sa nacelle et le font descendre sain et sauf au milieu de la promenade.
Il nous serait, impossible de rendre les péripéties de cette scène émouvante. A l'aspect du danger imminent de l'aéronaute, les femmes poussent des cris, les hommes se précipitent pour tâcher de conjurer le malheur. Tous les cœurs sont oppressés devant, ce péril inévitable el un immense cri de joie retentit dans la foule lorsqu'elle voit M. Godard arraché à la mort qui l'attendait.
Le dimanche suivant, dans la cour de l'Usine à Gaz, l'intrépide voyageur risquait, une ascension nouvelle mais dans des conditions plus favorables et qui n'eurent pas la fâcheuse issue de la première expérience.
Quoiqu'il en soit, nous doutons fort que M. Godard soit toujours aussi heureux, l'habitude de ces hardies pérégrinations fait négliger souvent, les précautions ordinaires. Et, si la vigilance s'endort, le danger toujours présent fait tomber sur la tête de l'imprudent qui l'oubli, une catastrophe d'autant moins déplorée qu'elle paraît en quelque sorte avoir été recherchée.

Ainsi, se déroulèrent les deux premières ascensions en « ballon monté» dans notre ville. Bien que le témoin de ce récit ait exprimé un doute sur la chance future de cet aéronaute, notons que Louis Godard, au cours de son existence, accomplit 1362 ascensions sans accident grave.
C'est vraiment un record !

On trouvera à la fin de ce chapitre la nomenclature des ascensions de montgolfières et d'aérostats effectuées à Troyes et dans le département de l'Aube, depuis l'année 1783 à 1901.
Je me contenterai de donner ici quelques récits de ces randonnées aériennes publiées par les journaux locaux de cette époque.

Ascension 41 du « Leviathan »
7 juin 1860



Enfin il est parti le «Léviathan », ce géant des airs ! 42
Il est parti au milieu des applaudissements et des bravos d'une foule immense venue de tous les points du département. L'ascension remise plusieurs fois, par suite d'un temps contraire, avait été irrévocablement fixée au jeudi 7 juin, à quatre heures du soir. Dès trois heures, la foule arrivait de tous les côtés, et, en un instant, la place du champ de foire, les promenades depuis le canal jusqu'au Château-d'Eau 43 disparaissaient sous les flots sans cesse grossissants des curieux, les toits même des maisons voisines étaient couverts de monde.
Les rues de la ville étaient complètement désertes ; on eût dit que la Cité elle-même était veuve de ses habitants.
Plus de 20.000 personnes stationnaient sur la place attendant avec une anxieuse impatience, le moment tant désiré.
Ceux que des devoirs impérieux retenaient au domicile n’avaient pas voulu être privés d'un spectacle aussi important, ils étaient montés dans leurs greniers et sur le toit de leurs maisons, tenant leurs regards fixés lu côté et où le ballon devait s'élever.
Les préparatifs du départ furent longs, il était six heures et rien n’annonçait encore qu’il fut prochain. Nous avouons que, lorsqu’il s'agit d'un voyage de ce genre, les moindres précautions ne sont pas à négliger ; cependant, il faut le dire, on ne devait pas mettre quatre heures pour sept heures passées, aussi l'impatience éclatait-elle de toutes parts.
Enfin, vers six heures, le ciel se débarrassa complètement de nuages, le vent cessa tout à coup de souffler. Les premiers apprêts terminés, le ballon commença à se gonfler. A mesure qu'il s'arrondissait, l’émotion du public allait en augmentant ; bientôt il prit des proportions colossales.
Au bout d'une demi-heure, il présentait une masse gigantesque aux regards émerveillés des spectateurs. Le moment solennel approchait, l'intrépide aéronaute s'élance dans la nacelle, un amateur prend place à ses côtés, on détache les cordes alors un frémissement involontaire court dans toute la foule, un cri part «Lâchez ! » Aussitôt, le « Léviathan» libre, s'élève majestueusement clans les airs, entraînant, comme un aigle qui emporte sa proie, ses deux intrépides voyageurs balancés dans l'espace à une hauteur de plus de 1 000 mètres, et qui, pour répondre aux bravos qui les accompagnent, sèment, du haut des airs, une pluie de petits drapeaux.
Les regards ne les quittèrent que lorsqu'ils eurent disparu. Un quart d'heure après, ils opéraient leur descente, sans le moindre accident, dans la propriété de M. Millière, à Argentolles (à 4 kilomètres de la Ville).
A huit heures et demie, M. Godard venait prendre sa part du festival donné le soir même à la halle au blé 44.
M. Louis Godard, qui joint à une intrépidité sans exemple, des connaissances profondes, est appelé à faire faire un grand pas à une solution longtemps cherchée : la direction des aérostats. Nous ne doutons pas qu'il ne soit un jour, comme on l'a dit, le « Fulton des airs ».

Le 2 mai 1869, à l'occasion d'une fête organisée par le Comice Agricole de notre département, l'aéronaute Eugène 45 Godard, frère de Louis, s'éleva dans un sphérique, place de l'Hôtel-de-Ville, à Troyes.
Cette même année, à Paris, le ministère de la Guerre met le Champ-de-Mars à la disposition de l'aéronaute Gaston Tissandier pour y effectuer des ascensions aérostatiques au profit de M. Gustave Lambert 46 organisateur d'une expédition au pôle Nord.
MM. Gaston Tissandier et Wilfrid de Fonvielle 47 se proposent de partir dans un immense aérostat, le plus grand qui n’ait jamais été construit à cette époque, et dont la capacité est de dix mille cinq cents mètres cubes. La nacelle doit pouvoir contenir dix passagers et emporter deux mille kilogs de lest.
Ce ballon, baptisé « Le Pôle Nord », est en toile caoutchoutée et sa surface, d'au moins 2 500 mètres carrés.
« Le Pôle Nord » partit donc du Champ-de-Mars, le 27 juin 1869, pour aller atterrir à Auneau (Eure-et-Loir).
Nous n'ignorons pas que Gaston Tissandier, à la fois un savant éminent et un aéronaute remarquable, échappa à la mort dans la catastrophe du « Zénith », alors que périrent asphyxiés ses deux compagnons, Crocé-Spinelli et Sivel.


Eugène Godard


Cet atterrissage dramatique eut lieu à Ciron (Indre), exactement à l'endroit que le ballon « L'Aube » survolera plus tard, lors de l'ascension de nuit des 13-14 juillet 1911.
Mais nous assisterons bientôt à de remarquables et émouvantes ascensions; je veux parler des départs de ballons-poste à Paris, pendant l'invasion allemande de 1870-1871. Leur souvenir doit être encore bien présent, je pense, à la mémoire de nos compatriotes et notre département est, à coup sûr, très honoré d'avoir accueilli et protégé les héroïques aéronautes du siège de Paris qui atterrirent sur les territoires de l'Aube et de la Marne, alors occupés par l'ennemi.

Les ballons-poste pendant l’invasion allemande de 1870-71



Le gouvernement de la Défense Nationale, pendant l'investissement de Paris, avait organisé le service de la Poste par ballons libres. Ces aérostats partaient avec un chargement de lettres et de dépêches, ayant aussi à bord une ou plusieurs cages de pigeons-voyageurs 48.
L'équipage du sphérique qui voguait ainsi au gré des vents, avait pour mission, après l'atterrissage, de regagner au plus tôt et par tous les moyens, la ville située en dehors de toute atteinte de l'ennemi, et désignée pour centraliser le courrier.
Le retour des correspondances était assuré par les pigeons-voyageurs emportés dans le ballon et qui rentraient à Paris par la suite, nous verrons comment. On signale que 69 ballons-poste 49 quittèrent la capitale ; quatre d'entre eux tombèrent en territoire occupé par l'ennemi ou en Allemagne, trois en Hollande, deux en Belgique, un en Norvège et deux furent perdus en mer.
Les lettres expédiées étaient de deux sortes et d'un papier léger spécial. Il y avait la lettre ordinaire dont les quatre pages pouvaient être écrites par l'envoyeur, et la lettre-journal qui comportait deux pages imprimées, relatant les événements qui se déroulaient à l'intérieur de Paris, et deux autres pages, plus une colonne en première page, réservées à la correspondance privée. Ce journal pesait 3 grammes 50 c.
Pour tenir la capitale au courant de ce qui se passait dans l'ensemble du territoire, les journaux rédigeaient les faits divers sur des feuilles au format normal ; en outre, nos nationaux, par un questionnaire laconique et conventionnel que l'on imprimait également, demandaient des nouvelles ou envoyaient des leurs aux parents prisonniers dans Paris investi, puis, au moyen de la photographie microscopique, toute cette rédaction était reproduite sur des pellicules infiniment réduites et dont voici les dimensions exactes : 0 m. 05 c. de hauteur et 0 m. 03 c. de largeur.
On introduisait ensuite ces pellicules dans les pennes du plumage du pigeon, et l'oiseau de France regagnait Paris 50, à tire d'ailes, apportant à chacun la joie, la douleur ou l'espérance.
On rapporte qu'un certain nombre de ces volatiles furent victimes des balles ennemies ; honorons donc la mémoire des pigeons-voyageurs qui, pendant le siège de Paris et en service commandé, tombèrent au Champ d'Honneur.
Quelques-uns de ces ballons atterrirent sur le territoire du département de l'Aube, ou bien dans quelques communes du département de la Marne, immédiatement en lisière du nôtre.


Le journal « Le Ballon-Poste » du 17 novembre 1870.
Photo E. Guyot.


C'est d'abord « Le Christophe-Colomb » qui part, le 14 octobre 1870, de la gare d'Orléans à Paris, à 1 heure 15 du matin.
Il atterrit le jour même, à 5 heures du soir, à Montpothier (Aube), près de Villenauxe, avec un chargement de 400 kilogs de dépêches et une cage contenant dix pigeons.
Pilote M. Albert Tissandier ; Passagers : MM. Ranc et Ferrand.

Le 12 novembre 1870, « Le Daguerre », cubant 2 045 mètres cubes, part de la gare d'Orléans à Paris, à 9 heures 15 du matin; il est piloté par l'aéronaute Jubert, accompagné de MM. Nobécourt, Pierron et son chien.
En survolant les lignes ennemies, l'aérostat est criblé de balles par les Prussiens, ce qui l'oblige à atterrir ; en touchant terre, une partie de son enveloppe recouvre le mur d'une ferme, à Ferrières (Seine-et-Marne), au nord de la forêt d'Armainvillers. L'équipage, poursuivi par des cavaliers allemands, est fait prisonnier.
Le ballon « Niepce », 2 045 mètres cubes, qui s'éleva dans la même journée, à 9 heures 20 du matin, fut témoin des Péripéties du drame qui se jouait au-dessous de lui, et ses passagers suivirent, avec angoisse, l'atterrissage mouvementé du « Daguerre ».
Puis, continuant son voyage, le. « Niepce » atterrissait au nord de Coole (Marne), à 3 heures 30 de l'après-midi. Il était monté par l'aéronaute Pagano, accompagné de MM. Dagron, photographe, Fernique, ingénieur, Poisot, artiste peintre et Gnocchi, préparateur.



Ces deux ballons avaient reçu mission de M. Rampont, Directeur général des Postes a Paris, d'aller établir en province un service de dépêches photo-microscopiques.
L'odyssée du ballon « Niepce » est remarquable et mérite d'être rapportée.
Des leur arrivée sur le territoire de Coole, les aéronautes avisés de la présence, à proximité, des Prussiens, empruntent blouses et chapeaux aux paysans. Ils s'en vêtent et le matériel est vivement chargé sur deux voitures ; l'une d'elles a déjà quitté les lieux, quand les soudards arrivant en toute hâte, mettent en joue les nombreux habitants qui, déjà, se sont groupés au milieu de la plaine.
Le personnel du ballon s'étant joint à eux ne peut, sous son déguisement, être reconnu, et l'ennemi ne tire pas. Tandis que ces soldats s'intéressent au sphérique encore à demi gonflé, et le capturent, MM. Dagron, Poisot, Pagano et Gnocchi en profitent pour prendre la clé des champs, aussi, le hasard de la fuite les conduira-t-il à Vésigneul (Marne), tandis que M. Fernique s'acheminera vers Coole et Dampierre (Aube) où il passera seul, vingt-quatre heures avant ses camarades qui ne le rejoindront plus.
L'une des deux voitures arrive sans encombre à Vésigneul, l’autre est confisquée par les Prussiens. Grâce à l'obligeance du maire de Vésigneul, M. Songis, l'équipage est caché dans la ferme, et les papiers confiés à Mme Songis qui les dissimule dans l'une des poches de son vêtement. Les bagages, amenés par la voiture, sont placés dans la grange sous des hottes de paille, à l'abri-de tous regards indiscrets.
Mais à ce moment arrivent les Prussiens qui mettent la main sur une caisse qui n'a pu, à temps, être soustraite aux regards. Aussitôt le départ de l'ennemi, M. Songis emmène les aéronautes à Fontaine-sur-Coole, chez M. le Curé. Mais ce dernier, craignant de voir à chaque instant apparaître les Prussiens, expédie ses hôtes par une porte dérobée, non sans leur avoir remis une lettre les recommandant à M. le Curé de Cernon. M. l'Abbé Darcy, curé de cette commune, reçoit les aéronautes à dix heures du soir. Ils sont exténués et dans un état lamentable, aussi s'empresse-t-il, avec sa mère, de leur donner tous les soins que nécessite leur état.
Alerte ! à minuit, on frappe à la porte ; ce sont des paysans qui apportent les bagages laissés à Vésigneul et annoncent que les Prussiens sont aux trousses des fugitifs. Sans perdre de temps, M. l'Abbé Darcy se voit obligé de les congédier, il les invite à prendre la direction de Bussy-Lettrée où ils arrivent le 13, à cinq heures du matin, tous transis de froid, n'ayant sur le dos, comme vêtement, qu'une simple blouse.


Partie du journal « Le Ballon-Poste »
du 17 novembre 1870,
signalant le départ du « Niepce » et celui du « Daguerre ».


M. le Curé de Cernon, les recommandant à son tour à l'instituteur M. Varnier, celui-ci les reçoit chaleureusement, allume un bon feu, leur sert à déjeuner et fait préparer une voiture pour gagner Sompuis. Ils partent, passent dans cette localité, puis au Meix Tiercelin et à Saint-Ouen, pour arriver dans le département de l'Aube, à Dampierre, où ils sont hébergés par M. Mosment qui leur procure un conducteur avec un laissez-passer pour transport de vins. On place le matériel à l'intérieur de tonneaux vides, et en route pour Nogent-sur-Aube.
Pans ce pays, le docteur Bertrand les reçoit à bras ouverts et les recommande au Préfet de l'Aube, M. Lignier, alors habitant Pougy. On les engage à passer par Vendeuvre-sur-Barse, mais en apprenant que l'ennemi réquisitionne, dans cette bourgade, chevaux et voitures, il est décidé que l'on gagnera Arcis-sur-Aube, où nos voyageurs arrivent après avoir placé tout leur matériel, pour plus de sûreté, dans un petit village voisin.
A Arcis-sur-Aube, le pays est occupé par l'ennemi ; descendant l'Hôtel de la Poste, les illustres aéronautes se trouvent au milieu d'officiers prussiens. Très crânement, ils prennent place avec eux, à la table d'hôte, puis dans la nuit, leur matériel est replacé dans des caisses, et, à 4 heures du matin, le 14, notre troupe s'achemine vers Troyes.
Arrivé dans cette ville, l'équipage du « Niepce » éprouve de grandes difficultés pour se procurer chevaux et voitures, aussi est-ce M. Joffroy, un honorable commerçant de notre ville, qui va les débrouiller.
C'est le 17, à trois heures du matin, que nos intrépides voyageurs quittent la ville de Troyes en direction d'Auxerre, via Saint-Florentin. Mais à leur passage à Avrolles, ils sont immobilisés par les Prussiens qui visitent une de leurs voitures et s'accaparent d'une partie de leur précieux matériel.
Les héroïques aéronautes se réfugient dans une ferme. On les recherche pour les fusiller, ils s'évadent, gagnent une auberge, mais, noyés dans la grande affluence des consommateurs, la police prussienne perd leur trace et ne les retrouve pas.
Ils partent dans la nuit et arrivent enfin aux lignes françaises à Mont-Saint-Sulpice, puis à Seignelay.
Victimes d'une mauvaise recommandation de la part des autorités françaises, s'il vous plaît ! Qui doutaient que ces hommes eussent pu traverser, sans grand dommage, tous ces territoires occupés par l'ennemi, on les conduisit sous bonne escorte au Préfet d'Auxerre. Ce haut fonctionnaire ayant été avisé de leur arrivée par le Préfet de l'Aube, les dirigea cette fois sur Tours où les réclamait, d'urgence, le ministre Gambetta.
Cet homme d'Etat avait quitté Paris, en compagnie de Spüller, le 7 octobre 1870, à 11 heures du matin, à bord de « L'Armand-Barbàs ». Piloté par Trichet, ce ballon faisait, à 3 heures un quart du soir, un atterrissage mouvementé à Epineuse (Oise), ayant à bord, outre ses passagers, 100 kilogs de dépêches et 16 pigeons-voyageurs.
C'est le 21 novembre, à 8 heures du matin, que le glorieux équipage du « Niepce » parvint à Tours, y retrouvant M. Fernique, arrivé seul, le 18.
Avec une indicible émotion, je salue la mémoire de ces braves.
Grâce à Dieu, et s'il le faut, nous trouverons encore de ces audacieux sur la terre de France.
Honneur soit au ballon « Niepce ».
Le 18 décembre 1870, le ballon « Parmentier », cubant 2 045 mètres, parti de la gare d'Orléans à Paris, dans la nuit du 17 au 18, à 1 heure 20 du matin, atterrit à Gourgançon (Marne), dans la matinée., vers 9 heures.
Il porte à bord 160 kilogs de dépêches et 4 pigeons. Pilote : le marin Louis Paul. Passagers : MM. Lepère et Desdouet.
Dans la même journée, le « Guttenberg », 2 045 mètres, qui s'est élevé de la gare d'Orléans à Paris, cinq minutes après le départ du « Parmentier », se pose, vers 9 heures un quart du matin, à l'Ouest de Montépreux (Marne). Ce ballon est piloté par M. Perruchon, accompagné de trois passagers : MM. Lévy, Louisy et Charles d'Almeida. Six sacs de dépêches, six pigeons-voyageurs ainsi que les appareils nécessaires pour la photographie microscopique, sont à bord.

La plupart des membres de ces équipages, dont M. Charles d'Almeida, se rendent à Plancy (Aube), par Salon et Champfleury, et c'est le maire; M. Alexandre Petit 51, qui reçoit les aéronautes.
Le matériel transporté par ces ballons est dirigé sur Troyes pendant la nuit, et le Directeur des Postes de cette ville fait charger, sur une diligence, les cages renfermant les pigeons ainsi que les appareils photographiques, puis, le convoi s'achemine vers Moulins par Chaource, Tonnerre, Clamecy et Nevers.
A Tonnerre 52 la voiture, sur laquelle se trouvent les appareils et les pigeons, est arrêtée par un détachement de Prussiens. Le conducteur craint, à tout moment, d'être dénoncé par le bruit des pigeons qui s'ébattent dans leur cage ; il se croit perdu à la pensée que sa voiture va être visitée, quand, par bonheur, survient un ordre pressant enjoignant à cette troupe de rejoindre à la hâte le gros de l'armée prussienne. Notre conducteur est donc sauvé, et la voiture peut continuer sa route et arriver, sans incident, à Moulins 53 qui n'est pas occupé par l'ennemi.
Un autre ballon « Le Duquesne », 2 045 mètres, s'élève de Paris, le 9 janvier 1871, à 3 heures 15 du matin. Il est piloté par le quartier-maître de la marine Richard, accompagné des matelots Lallemagne, Aymond et Chemin, détachés du fort d'Ivry ; en outre, il emporte 150 kilogs de dépêches et quatre pigeons.
C'est à Puisieulx (Marne), à proximité de la ferme Saint-Jean, qu'il atterrit dans cette même journée, à 3 heures de l'après-midi.
Ce sphérique offre cette particularité qu'il est doté d'hélices. Les aéronautes pensaient sans doute, par ce moyen, donner une propulsion et une direction convenables au ballon, puisqu'ils se proposaient, au départ, de gagner la Suisse !
Non seulement cette tentative échoue, mais les hélices gênent beaucoup plus l'équipage dans leur voyage, qu'elles ne leur sont utiles, si bien qu'à l'atterrissage, elles se prennent dans les branches des arbres, font basculer le système et occasionnent de graves ennuis au personnel du « Duquesne ».
Cette mission doit gagner le Centre de la France, ce qui l'oblige à traverser, avec prudence, une grande partie du département de la Marne, puis le nôtre qu'elle atteint, aux environs de Mailly.
Pendant le siège le Metz, en 1870, des montgolfières emportent des paquets de dépêches dénommées : « Papillon de Metz ».
Chaque montgolfière, de moyenne grandeur, est lestée de ces messages. L'une d'elles tomba à Neufchâtau, le 17 septembre 1870. Elle contenait, entre autres, une dépêche intéressant la famille de Mme Doé dont le mari, M. Doé 54 fut Conservateur des Eaux et Forêts de notre département.
A remarquer que le « Papillon de Metz » ci-dessus, ne comporte qu'une mince feuille de papier très léger et presque transparent, si bien que la montgolfière pouvait transporter une grande quantité de ces dépêches.
Et pour conclure, qu'il me soit permis d'exalter les vertus héroïques des aéronautes du siège de Paris ; n'ont-ils pas tous acquis un droit imprescriptible à notre reconnaissance. Certes, ils ont bien mérité de la Patrie.

Le premier pilote aéronaute troyen



Depuis plusieurs années, M. Jules Dubois, dont le père était propriétaire de l'Etablissement « Aux Trois Soleils » 55, intéressait la population troyenne, par des départs assez fréquents de montgolfières.
Le 12 mai 1878, à l'occasion d'une fête champêtre donnée dans la propriété de M. Chéreau, conseiller municipal, Jules Dubois fit partir une jolie montgolfière de sa construction. L'aérostat, pavoisé de flammes multicolores, s'éleva illuminé par de nombreux feux de bengale et au milieu du ravissement général.
Mais le dimanche 22 septembre 1878, Jules Dubois décidait de partir seul à bord d'un aérostat et voici la relation que donne le journal « L'Aube », de cette mémorable ascension.
Le mail Saint-Nicolas, dès deux heures de l'après-midi, était envahi. Les courses de « vélocipèdes » commencèrent pendant que l'on gonflait l’immense ballon «Le Mistral».
A six heures, « Le Mistral » était prêt à partir. Il oscillait majestueusement sur la place. M. Dubois avait annoncé qu'il monterait dans ce ballon et le manœuvrerait ; on y croyait à peine. Ou pensait qu'il se ferait accompagner, tout au moins, d'un aéronaute parisien. Il n'en a rien été. A six heures dix minutes, au milieu de l'émotion générale, M. Dubois monta dans la nacelle, et le gigantesque aérostat s'éleva lentement dans les airs. A sept heures et demie arrivait à Troyes la dépêche suivante :

Voyage excellent. Descente à Payus. Atterrissage très doux. J’arrive à 10 heures 30 ce soir.

Dubois fils


Cette ascension fait le plus grand honneur au jeune et intrépide aéronaute. C'était, assure-t-on, la première ascension qu'il exécutait. Il avait tout organisé avec beaucoup d'intelligence.
A 10 h 30, la musique est allée le recevoir à la gare, on l'a reconduit aux flambeaux jusqu'au Casino où la société récréative donnait un bal.
La retraite aux flambeaux a traversé la rue du Beffroy, la place de la Bonneterie, la rue Notre-Dame, la place de l’Hôtel-de-Ville, la rue de la République et s’est terminée devant le Casino où elle joua « La Marseillaise ».

Le 24 août 1879, sur le mail Saint-Nicolas, a lieu le gonflement du ballon « La Vidouvillaise » construit par Jules Dubois. Mais un accident étant survenu au cours du gonflement, il ne part pas. Le départ eut lieu le dimanche suivant 56, à 9 heures du soir, le ballon emportait de nouveau M. Jules Dubois qui atterrit à proximité de la ville après avoir passé de justesse au-dessus de la tour Saint-Pierre.
Au 14 juillet 1880 57, à Troyes, dans la cour de la caserne, a lieu le départ d'un ballon ; d'autre part, une montgolfière pavoisée aux couleurs nationales, s'élève rue François-Gentil.
Le 19 mai 1884, le ballon «Ville de Bar-sur-Aube » part de cette ville piloté par M. Brissonnet. Voici le récit adressé, par l'aéronaute, au directeur du journal de Bar-sur-Aube.

Je prends la liberté de vous transmettre un petit compte-rendu du voyage aérien que j'ai eu l'honneur d'exécuter dans votre ville.
D'abord, permettez-moi de remercier la population du généreux accueil qu'elle m'a fait ; j'y ai retrouvé la même sympathie, pour les aéronautes, qu'au mois de septembre 1881.
Le gonflement, commencé à deux heures, fut terminé vers 5 heures et demie dans d’excellentes conditions.
A 5 heures 30, le lâchez-tout se fit avec une force ascensionnelle de 20 kilogs, et 60 kilogs de lest en réserve.
Un premier courant me porte vers l'ouest, puis un second me ramène au nord. 5 heures 40, après avoir franchi le ruisseau de la Bresse, je monte à 1 000 mètres d'où je découvre une épaisse nuée vers le S.-E. et qui se dirige vers moi. 5 heures 43 : 1.100 mètres, 13°. Au-dessus du bois de la terre d'Assert, un sillon électrique déchire les nuages. 5 heures 48 : 1 500 mètres, 12°. Sur la forêt de Courtgrain, une Iégère brume commence à obscurcir Bar-sur-Aube, le grondement du tonnerre se fait entendre.
A 5 heures 52 : 2 500 mètres, 150. Le thermomètre monte, la chaleur dilate le gaz et me voilà parti pour les hautes régions ; les bois sont franchis entre Lévigny et Vernonvilliers, le gaz de l'aérostat se change en vapeur. 5 heures 56 : 2 100 mètres, 18°. Malgré mes prévisions, l'orage se rapproche. Après avoir franchi les bois de Ville-sur-Terre, je traverse la route de Brienne à Doulevant, près de la ferme Saint-Victor. 6 heures, sur la forêt de Soulaines dont, la fraîcheur me fait redescendre à 1 900 mètres, 15°, le gaz redevient fluide, le vent est au S.-S.-E. 6 heures 04 : 1 300 mètres, la nuée se charge d'électricité, c'est une suite d’éclairs et de coups de tonnerre, la grêle et la pluie tombent sur le ballon en imitant le bruit d'une fusillade. Le ballon tourne ; espérant descendre avant la tourmente, je tire la soupape. 6 heures 05 : 800 mètres. Je survole l'étang de La Motte, dans les bois d'Humégnil. 6 heures 10 : 300 mètres. Près d'Epothémont, l'orage prend l'aérostat dans un tourbillon, et un vent furieux le jette sur les bois de Remy-Mesnil. Malgré le jet de deux sacs de lest, je suis projeté sur les arbres, l'ancre s'accroche à leur cime, brise les branches ; je retombe dans une clairière après plusieurs chocs furibonds ; je m'arrête environ quelques secondes, puis un nouveau coup de vent m’enlève de nouveau sur un autre taillis. Enfin, la plaine est devant moi. J'espère m'y arrêter. Mais non ! Après un traînage de près de deux kilomètres, je suis précipité dans la noue d'Armance, petit ruisseau grossi par les pluies où je reste pendant 15 minutes, l'eau jusqu'aux aisselles et par une pluie diluvienne.
Enfin, un jeune homme d'Epothémont, M. Joseph Petit, vint me retirer de ce bain forcé, à 6 heures 40. Il attacha la corde d’ancre à un gros peuplier et je pus alors sortir de la nacelle forte contusionné. Nous commençâmes à dégonfler le ballon et, aidés par les personnes présentes arivant de tous côtés, le matériel fut plié et ramené à Epothémont.
A 9 heures 30, je prenais le train à Valentigny, et à 11 heures, je débarquais à Bar-sur-Aube, tèrs fatigué mais sans blessures. La descente s’opéra sur le territoire de Louze, aux confins de l’Aube et de la Haute-Marne.

E. A. Brissonnet fils,
Aéronaute.


Châlons Capitale Est Champagne, champ d’expérimentation des premiers Ballons militaires de France.

L'un des aéronautes du « Pôle Nord », M. Wilfrid de Fonvielle, accomplit à Troyes une ascension, à bord du « Bolide », le 14 juillet 1885.
Cet homme de science, doublé d'un publiciste remarquable, écrivit de nombreux ouvrages scientifiques 58 et s'intéressa, d'une façon très active, à l'aérostation qu'il entendait vulgariser par ses nombreux travaux et aussi par des expériences qu'il effectuait à bord des aérostats.
Et la ville de Troyes peut être très honorée d'avoir accueilli ce grand savant, cet illustre aéronaute, au 14 juillet 1885.
Ce jour-là, les journaux annonçaient que d'importantes expériences, organisées par les soins de l'Académie d'aérostation et de météorologie de Paris, seraient réalisées de 3 heures à 5 heures, à bord d'un ballon captif, sur le boulevard Victor-Hugo que l'on inaugurait au lieu et place du mail Saint-Nicolas.
Mais, par suite d'un fort grain annoncé venant du Nord, les expériences furent supprimées alors que le vent commençait à s'élever, et le « Bolide » prit librement son essor à 4 heures 05, emportant MM. Wilfrid de Fonvielle, Thibaut et le docteur Deneuve.
« Le Petit Troyen », encore bien jeune à cette époque, publia, de cette ascension, le récit suivant rapporté par l'un des aéronautes.

L'aérostat s'élève lentement poussé par un vent W. tin tourbillon nous eût rabattu sur le sol, sans le jet de deux sacs de lest ; à 4 heures 35, nous atteignons l'altitude de 3 700 mètres. Nous apercevons la pluie dans la direction de la forêt de Chaource et de gros nuages chargés d'électricité nous font redouter un orage qui ne se déclare pas.
La descente s'effectue à 5 heures 20 entre Rouilly-Saint-Loup et Rouillerot, facilitée par le concours d'une population bienveillante. Au cours de l'ascension, nous avons lancé des pigeons appartenant à un colombophile havrais, et à la descente, nous lâchons ceux du colombier de MM. Guillard et Defraignes, de Troyes.
Plusieurs personnes qui avaient eu l’heureuse pensée d’accompagner le ballon, nous offrirent une place dans leur voiture et notre retour s’effectua, d’une façon charmante en leur société.

Une tentative de fondation de société aéronautique a lieu à Troyes, au cours de l'année 1887. M. P. Delorme, 51, rue du Temple, à Troyes, lance à ce sujet plusieurs appels dans la presse, mais ses efforts ne sont pas couronnés de succès.
A Bar-sur-Aube, le 6 avril 1890, s'élève une montgolfière « La Vaillante », sous la direction de M. Henri Lecomte, capitaine d'aérostation. Le gonflement de l'aérostat s'opère dans la cour de l'usine de M. E. Lambert, ingénieur-mécanicien, au moyen d'un feu de sarments très secs (ne sommes-nous pas au pays du Champagne ?) brûlant dans un four de briques construit à cet effet.
A quatre heures, la montgolfière s'élève majestueusement emportant le jeune aéronaute. La descente se fait, vingt minutes plus tard, sur un terrain dépendant de la ferme Moslin, lieudit « Dardenne », à proximité de la route de Chaumont.
Au 14 juillet 1892, sur le boulevard Danton, à Troyes, c'est le départ du ballon « Le Danton », 1 000 mètres cubes, que pilote M. Juste Camelin, de Paris, accompagné de M. Louis Nopper qui reçoit, en ce jour, le baptême de l'air.
L'assistance est nombreuse, et « Le Danton » s'élève à 5 h 45 pour atterrir, à 7 heures 10, au sud de Longpré, en lisière de la forêt de Bossican.
Des pigeons-voyageurs du colombier Linart 59, emmenés par les aéronautes, furent lâchés au cours de ce voyage.
L'ascension du Louet, au 14 juillet 1901, terminera cette première période de l'aérostation, aussi, allons-nous maintenant assister à Troyes, à la naissance du Club aéronautique de l'Aube.

Etat des ascensions
(Montgolfières et Aérostats)
effectuées dans le département de l’Aube de 1783 à 1901


3 mars 1784 Deux montgolfières s’élèvent à Troyes ; l’une atterrit dans les fossés près des moulins de La Tour, l’autre, à Argentolles.
2 avril 1784 Une montgolfière part de Troyes, elle atterrit au parc du Château des Cours.
4 avril 1784 Trois aérostats partent de Troyesn atterrissage à 4 kilomètres de leur point de départ.
20 prairial 60 Une montgolfière s’élève à Troyes, sur le « Boulongrin », à l’occasion d’une cérémonie consacrée à l’Etre Suprême.
24 octobre 1830 Ascension à Troyes d’un ballon avec descente d’animaux soutenus par un parapluie parachute.
24 septembre 1851 Le ballon « Le Majestueux », pilote, Aubert, part de Châlons-sur-Marne et atterrit tragiquement sur le finage du Villy-le-Bois (Aube).
26 mars 1854 Départ d’une montgolfière pilotée par Louis Godard ; atterrissage sur les arbres du faubourg Croncels.
2 avril 1854 Le ballon « L’Aigle », pilote Louis Godard, s’élève de l’Usine à Gaz, à 4 heures 30 de l’après-midi ; ce ballon est équipé d’un parachute.
9 avril 1854 Dépat du balIon «L'Hirondelle», pilote Louis Godard, accompagné d'un troyen, M. Dereins. Le ballon passe au-dessus de l'église de Sainte-Madeleine, à 2 600 mètres, et atterrit, après avoir tenu l’air pendant cinquante minutes, entre Chevillèles et Laines-aux-Bois, sur un chemin longeant la propriété de. M. Corrard de Bréban.
30 août 1858 A Nogent-sur-Seine, départ d'un grand ballon monté, sur la digue.
7 juin 1860 Acension du ballon «Le Léviathan », à l'occasion de la grande exposition de Troyes. Pilote : Louis Godard. Atterrissage à Argentolles.
2 mai 1869 Un ballon piloté par Eugène Godard, s'élève de la place de l'Hôtel-de-Ville, à Troyes.
7 mai 1869 Un ballon, en gonflement à Bar-sur-Aube, sous la direction de Louis Godard, ne peut partir, par suite de la pénurie de gaz.
13 août 1876 Le ballon «Le Mistral», piloté par Mme Goudesonne, part de Troyes.
13 août 1876 Départ de deux ballons, Arcis-sur-Aube, à l'occasion de l'inauguration de l'Usine à Gaz.
27 août 1876 Le ballon «L'Avenir », pilote Karli, part de Troyes, après que ce gymnasiarque eût exécuté divers exercices acrobatiques sur un trapèze suspendu à 20 mètres au-dessous du ballon et sans nacelle.
18, 19, 20 mai 1877 Un ballon captif s'élève à Bar-sur-Aube, avec exercices acrobatiques, trapèze et descentes en parachute.
18 mai 1878 Une montgolfière part de Troyes, dans la propriété de M. Chéreau.
22 septembre 1878 Départ du, ballon « Le Mistral », piloté par M. Jules Dubois, le premier aéronaute aubois, atterrissage à Payns.
31 août 1879 Le ballon « La Vidouvillaise » part de Troyes à 9 heures du soir, atterrit aux environs de la ville. Pilote : Jules Dubois.
30 mai 1880 A Bar-sur-Seine, départ d’une superbe montgolfière « Le Géant ».
12 septembre 1881 Le ballon «Ville de Bar-sur-Aube » part de cette ville et atterrit i Andelot (Haute-Marne). Pilole : Brissonnet.
23 septembre 1883 A Vendeuvre-sur-Barse et à l'occasion du concours de la Société d'Encouragement à l'agriculture, départ de deux montgolfières.
19 mai 1884 Le ballon « Ville de Bar-sur-Aube» piloté par Wilfrid de Fonvielle, accompagné de MM. Thibaut et du docteur Deneuve, part de Troyes et atterrit entre Rouilly-Saint-Loup et Rouillerot (Aube).
26 juin 1887 Ascension d'un ballon captif près de Troyes, à la fête de la Vacherie, organisée par MM. Hugot et Génevois.
14 juillet 1887 A Bar-sur-Aube, ascension d'un ballon cubant 570 mètres, monté par MM. Rat et Clerc, membres d'une Société Aéronautique de Paris «L'Etoile polaire ». L'atterrissage eut lieu au delà de Colombey-les-Deux-Eglises.
14 juillet 1887 Une montgolfière, en gonflement à Cunfin, prend feu au moment du départ.
19 septembre 1887 Lors d'un important concours agricole à Vendeuvre-sur-Barse, a lieu le départ d'une magnifique montgolfière, sous la direction de l'aéronaute Henri Lecomte, du Raincy, assisté d'un jeune débutant dans l'aérostation, E. Lassagne, le futur constructeur du premier ballon «L'Aube».
14 Juillet 1888 Le ballon «Ville de Troyes » piloté par Gabriel Chéreau, Vice-Président de l’Ecole nationale d'aérostation à Paris, accompagné de son frère et de M. Auger, de Sainte-Savine, part de Troyes et atterrit finage de Torvilliers, lieudit « Le Vicaire », avant le passage à niveau. Des pigeons-voyageurs appartenant à M. Balsière, du « Messager Troyen », sont Iâchés au cours de cette ascension.
14 juillet 1889 Le ballon «Ville de Troyes» piloté par Gabriel Chéreau, accompagné de Mme Manotte, part de Troyes et atterrit à Valentigny (Aube).
6 avril 1890 Ascension de la montgolfière « La Vaillante » montée par un jeune aéronaute. Elle part de Bar-sur-Aube et atterrit sur le finage de cette ville, à proximité de la ferme Moslin.
7 avril 1890 A Nogent-sur-Seine, ascension de la montgolfière «La. Vaillante», montée par un officier, et sous la direction de M. Henri Lecomte du Raincy. A 500 mètres d'altitude, simulacre de bombardement de la ville et descente en parachute.
25 mai 1890 Gonflement du ballon «Ville des Rieys » par l'aéronaute Clément, dans la cour de M. L. Maison, serrurier. Il emmène deux passagers.
4 août 1890 Départ à Troyes, à 7 heures du soir, du ballon «Ville de Troyes ». Ce sphérique est piloté par Gaudron, accompagné de M. Lucien Payn, de Sainte-Savine. A l'atterrissage, à Menois, finage de Rouilly-Saint-Loup, le pilote ne dégonfle pas immédiatement le ballon, ce qui lui permet de faire plusieurs ascensions captives et de donner quelques baptêmes de l'air aux habitants de l'endroit.
8 mai 1892 A Romilly-sur-Seine, place Solférino, départ d'une montgolfière, «L'Avant-Courrier », montée par M. Coraux, aéronaute de la Ville d'Epernay.
14 juillet 1892 Ascension du ballon «Le Danton». Pilote Camelin, accompagné d'un passager, M. Louis Nopper. Départ de Troyes et atterrissage à Longpré-le-Sec (Aube).
14 juillet 1893 Ascension du ballon «Ville de Troyes». Pilote : Edouard Chéreau. Passagers : MM. Darly et Huchard. Départ de Troyes et atterrissage à Vanlay (Aube).
15 avril 1894 Départ de trois petites montgolfières à la fête de «La Patriote», au vélodrome troyen.
14 juillet 1895 Un ballon est en gonflement sur le boulevard Victor-Hugo, sous Ia direction du pilote Camelin. Par suite d'un violent coup de vent, le ballon est déchiré et ne peut prendre le départ.
14 juillet 1896 A quatre heures de l'après-midi, place Carnot, à Bar-sur-Aube, a lieu le départ du ballon «Ville de Bar-sur-Aube» piloté par Justin Balzon, aéronaute-colombophile. Atterrissage à Chervey (Aube).
10 septembre 1899 Départ de montgolfière, à Bar-sur-Aube, place Carnot.
15 juillet 1900 Ascension du ballon « L'Etoile» piloté par E. Lassagne. Passagers : Mme E. Lassagne et Georges Munerot, de Paris. Départ du vélodrome de Troyes, à 4 heures. L'atterrissage eut lieu à 5 heures un quart, sur la route de Paris, aux environs du champ de tir des Marots. Le ballon «Etoile », gonflé boulevard Victor-Hugo, fut conduit au Vélodrome, avec assez de difficultés, par une section de chasseurs à pied, en passant par le faubourg Croncels et la route d'Auxerre.
14 juillet 1901 Ascension d'un ballon cubant 800 mètres. Pilote : Louet, lieutenant de Génie. Passager : M. Jacoillot, de Troyes. Départ de Troyes à 6 heures 05. Atterrissage à Saint-Thibault (Aube).


Le club aéronautique de l’aube
Premier cycle : de 1901 à 1906


Depuis quelque temps déjà, un ancien aérostier militaire de Chalais-Meudon, Louis Nopper, brûlait du désir de créer dans la Ville de Troyes une société d'aérostation.
Après quelques tentatives infructueuses, il réussit, en 1901, à grouper un noyau de jeunes hommes sympathisant à cette idée, et le premier septembre de cette année, le Club aéronautique de l'Aube est fondé sous la présidence 61 de M. Ley James, industriel à Saint-André.
Dès le début, l'activité de cette nouvelle Société est remarquable. On décide l'institution de cours techniques sur l'aérostation, avec épures de ballons. La construction de ballonnets, de même que l'enseignement de la météorologie sont également envisagés.
Le 13 juillet 1902, le premier ballon «L'Aube» construit par l'ingénieur-aéronaute E. Lassagne 62 à Palaiseau, arrive en gare de Troyes et participe le lendemain à la première ascension du C.A.A. Le matériel du Club se Compose de deux sphériques :

« L'AUBE » et le « TITI »


1°) «L'AUBE» 63 - Ses caractéristiques
Ballon en étoffe colon verni.
Capacité 1 000 m3
Diamètre 12,40 m
Poids (enveloppe, filet, nacelle, agrès. etc.) 300 kgs
Passagers (poids approximatif) 280 kg
Lest à bord (poids approximatif) 145 kg
Force ascensionnelle (approximative) 725 kg


2°) « LE TITI » - Ses caractéristiques
Ballon en étoffe colon verni.
Capacité 470 m3
Diamètre 9,70 m
Poids (enveloppe, filet, nacelle, agrès. etc.) 120 kgs
Passagers (poids approximatif) 80 kg
Lest à bord (poids approximatif) 110 kg
Force ascensionnelle (approximative) 310 kg


Tout ce matériel est réuni clans un bâtiment dépendant de la propriété de M. Ley James, rue Thiers, à Saint-André. Mais cet emplacement est par trop exigu ; d'autre part, M. Ley James a des exigences de location immodérées, aussi l'évacuerons-nous vers janvier 1904, pour nous réfugier 49 rue de Gournay, à Troyes, dans le chantier appartenant à M. André Vital, membre du C.A.A. Ce dernier met gracieusement, à la disposition du Club, un vaste hangar en attendant que soient construits au même endroit, les locaux nécessaires pour abriter dignement les ballons et leurs agrès, ce qui permettra d’effectuer les manœuvres indispensables à l'entretien de ce matériel.
Après les différents flottements inhérents à la fondation de la Société (démissions et adhésions nouvelles), il convient, pour fixer un point d'Histoire, de citer les noms des vingt membres actifs inscrits en 1903 et qui forment le contingent définitif que s’était imposé le Club aéronautique de l’Aube.

Ce sont messieurs :

BABLON Lucien
BERNODAT Paul
BOIVIN Albert
CARPENTIER Michel
CLEVY Alphonse
DARSONVAL Léon
FINOT Charles
GARAUDEL Louis
GERARD Hneri
JACQUOT Lucien
JOANNETON Henry
LEMAIRE Xavier
MARTINI René
NOPPER Louis
PANNETIER Paul
PROTAT Henri
RAGON Ernest
VINCENT Félix
VINCENT Georges
VITAL André


Le bulletin annuel du Club, qui ne parait que pendant dix années, donne, dans son premier numéro de 1904, la nomenclature des sept premières ascensions accomplies à Troyes, par le ballon « L'Aube », et qui s'échelonnent sur trois années, de 1902 à 1904 inclusivement. Elles remportèrent un grand succès.
Le Club aéronautique de l'Aube avait ainsi accompli, en pleine période d'organisation, un gros effort, aidé en cela par les modestes ressources dont il disposait à cette époque, et surtout par la générosité de quelques-uns de ses membres.
Qu'il me soit donné d'ouvrir ici une large parenthèse pour affirmer qu'un Club aéronautique se classe parmi les Sociétés qui réclament de ses membres, non seulement une grande abnégation d'eux-mêmes, mais un maximum de sacrifices pécuniaires. Ainsi, l'achat et l'entretien du matériel d'aérostation, la location de vastes remises, les frais inhérents aux départs de sphériques, l'organisation de cours, de fêtes, de meetings, souvent déficitaires, l'acquisition d'avions, la construction de hangars, que sais-je encore, furent toujours une lourde charge pour l'Association ; c'est si vrai, que le budget de l'Aéro-Club est, de nos jours, à plus forte raison avec l'aviation, très obéré. -Que faire à cela ? Je n'entrevois guère de solution, sinon de continuer, comme par le passé, une intense propagande aéronautique avec l'espoir de voir les adhésions de Membres de toutes catégories affluer nombreuses dans notre Association, ce qui permettrait de parachever toutes les institutions envisagées par l'Aéro-Club et de faciliter notamment l'achat de nouveaux avions de tourisme, dont Le Président Joanneton, appareils si indispensables pour la formation de nouveaux pilotes.
Souhaitons également que la Ville de Troyes, comprenant le rôle que l'aviation marchande et de tourisme est appelée à jouer dans l'avenir, procède bientôt à l'installation définitive de sa gare aérienne.
En cette année 1904, M. Henry Joanneton, Ingénieur E.C.P., est porté à la Présidence qu'il conservera pendant trente ans.
C'est aussi en 1904, que le Club Aéronautique de l'Aube demande et obtient son affiliation à l'Aéro-Club de France, à Paris. A ce titre, on doit le classer comme l'une des cinq premières sociétés de France qui vinrent se grouper autour de la plus puissante institution aéronautique de notre pays.
Je citerai, avec le Club Aéronautique de l'Aube la Société de Navigation Aérienne à Paris, l'Académie Aéronautique de France à Paris, l'Aéro-Club du Sud-Ouest à Bordeaux et l'Aéronautique-Club de France à Paris.
Si la présence de M. Joanneton au Club en rehaussait le prestige, il convient également de se louer d'avoir eu dans nos rangs, dès l'année 1903, comme membre honoraire, M. le Commandant Driant 64 alors à la tête du 1er bataillon de chasseurs à pied, en garnison à Troyes.

Le 24 avril 1904, ce valeureux soldat partait de Troyes à bord du ballon L'Aube qui, après deux heures et demie de voyage, allait atterrir à Ancy-le-Libre (Yonne).
Au souvenir du Commandant Driant, l'émotion me gagne ; comment pourrais-je oublier ce chef, dont la bonté pour ses soldats était légendaire, lui qui me guida pour obtenir, par décision ministérielle, mon incorporation au 25e bataillon d'aérostiers à Versailles.
Ainsi, pour la première fois, le Club Aéronautique de l'Aube, en 1904, l'un de ses membres aux aérostiers militaires.

Afin de montrer quel intérêt le Commandant Driant portait aux travaux du Club Aéronautique de l'Aube, je dois mentionner succinctement l'une des causeries si intéressantes qu'il faisait périodiquement, au sein de notre Association, avec sa compétence et sa précision habituelles.
Celle-ci a lieu le 9 octobre 1904, jour consacré à l’inauguration de notre nouveau parc, rue de Gournay, à Troyes, en présence des autorités civiles et militaires de notre ville.
Le Président du Club, M. Joanneton, fait d’abord un exposé des travaux accomplis par la Société depuis sa fondation, puis le Commandant Driant, dans une magistrale et prophétique conférence sur l’aéronautique, s’exprime ainsi :


(Cliché Tribune de l’Aube)
Le Commandant Driant


Messieurs, dit-il, lorsque dans une cinquantaine d’années nous aurons à Troyes, comme ailleurs, une gare de ballons, des départs périodiques, une administration aérostatique formaliste et tatillonne, car on peut changer la manière de voyager, mais on ne change pas les mœurs ; lorsque tout le monde sera bien convaincu qu’on peut voler en l’air comme on roule aujourd’hui sur deux rails d’acier, alors on aura un haussement d’épaules pour ces pauvres Clubs aérostatiques qui conviaient le public à venir voir s’élever dans l’air un ballon rond, caprice du vent. A cela ne joignaient-ils pas l’outrecuidance de convoquer leurs concitoyens dans des réunions, comme celle-ci, pour entendre parler d’une science dans l’enfance, d’un sport qui sort à peine de ses langes, d’un mode de transport qui, à proprement parler, n’existe pas, car le premier omnibus aérien, celui de Santos Dumont, n’a pas encore fait ses essais à l’instant où je parle. Et pourtant tout progrès commence ainsi, car, quand Cugnol faisait du six à l’heure dans sa première voiture à vapeur, on ne soupçonnait guère que des locomotives feraient du 200.
Lorsque Daguerre, après une heure de pose, découvrait une silhouette dessinée par la Iumière sur une plaque d'argent, sensibilisée à l'iode, il ne prévoyait pas lui-même que l'instantané d'aujourd'hui saisirait au passage la trace d’une balle ou le vol d'une hirondelle.
Quand enfin, le Français Lesage, avec ses 24 fils conducteurs affectés chacun à une lettre de l'alphabet, transmettait, à Genève sa première dépêche par télégraphie électrique, il était loin de supposer qu'un jour viendrait, où le courant mystérieux franchirait l'espace, sans au envie espèce de fil, pour porter la pensée humaine du vieux continent jusqu'au nouveau.
Ainsi en sera-t-il certainement de la découverte de Montgolfier.
Ensuite, le Commandant Driant développe son sujet, s'étend longuement sur l'aérostation militaire, indiquant les quatre principales conditions à réaliser pour la construction d'un dirigeable : La stabilité longitudinale, la permanence de la forme, la solidarité absolue du ballon et de la nacelle, et l'assurance absolue contre l'incendie. Puis il aborde l'aviation, en passant par l'orthoptère et l'hélicoptère et donne cette description de l'aéroplane :

Cet engin, ajoute-t-il, rentre dans la série des plus lourds que l’air. Son objet est d’imiter le vol plané, au moyen de surfaces planes, légèrement inclinées sur l’horizon et animées dans leur ensemble d’un mouvement en propulsion horizontal, comme celui d’un oiseau planant.
L’aéronautique, continue le Commandant Driant, bouleversera le monde. Transports rapides, suppression des distances, des frontières, des barrières douanières, exploration complète de notre globe, accession des ôles, etc.
Cette science, dont on ne possède qu’une faible esquisse, ne progressera pas, tant que la mécanique d’aujourd’hui sera où elle en est, c’est-à-dire tant que les aviateurs montés sur un engin plus lourd que l’air seront à la merci d’un boulon qui casse, d’une bielle qui se fausse, d’une aile qui cesse de battre !

Enfin, le Commandant Driant termine par une savante description du ballon lenticulaire de Capazza dont il entrevoit une réalisation pratique.
Certes, son auditoire est enthousiasmé. Toutefois, l'Histoire nous apprendra que l'idée de l'aéronaute Capazza ne fut pas exploitée. On s'orientera, désormais, vers le plus lourd que l'air.
Du reste, la conférence si intéressante du Commandant Driant indique magistralement, dans son ensemble, que nous sommes dans une période de tâtonnements et que nous devons, prochainement, atteindre le but. C'est vraiment une ère glorieuse pour l'aviation qui va s'ouvrir. Un nouveau génie, celui de l'air, doit bientôt déchirer le voile et présenter aux yeux émerveillés des plus incrédules, l'appareil magique attendu depuis plus de six mille ans ce sera le triomphe du plus lourd que l'air, la réalisation suprême de ce rêve grandiose qui, de tout temps, passionna l'Humanité. L.

Deuxième cycle
De 1905 à 1910



Monsieur Marchis, professeur de physique à la Faculté de Bordeaux, rédige un cours complet intéressant la navigation aérienne. Cet éminent savant fait don d'un volume de son œuvre à notre Association.
Quant à M. Camille Flammarion, il nous offre, par l'intermédiaire du Commandant Driant, deux ouvrages résumant toutes les observations qu'il a pu faire au cours de dix années scientifiques.
Aussi est-ce un grand honneur pour le Club Aéronautique d'avoir été ainsi comblé par ces hommes de science dont les mérites ont, à n'en pas douter, une réputation mondiale.
En 1905, une souscription est ouverte pour l'érection, à Paris, du monument de Bartholdi en l'honneur des aéronautes du siège de Paris (1870-71), nous y contribuons.
S'il est avéré que le Club Aéronautique de l'Aube ne demeure pas insensible à l'appel des comités qui sollicitent son modeste concours, on le voit s'intéresser, d'autre part, avec la plus bienveillante attention aux travaux de ses membres où à toutes innovations concernant l'aéronautique.
Bien des chercheurs s'attèlent à la réalisation du problème si passionnant du « plus lourd que l'air », en étudiant, plus spécialement, les hélicoptères ; d'autres, ne se départissent pas du « plus léger », comme notre camarade Nopper dont l'esprit, toujours en éveil, modifie d'abord l'allumage des montgolfières, puis, transforme ancres et soupapes d'aérostats.
L'aéronaute Nopper, n'a-t-il pas constamment un « petit truc » au fond de son sac ?
Aussi, est-ce avec, le plus vif intérêt que le Club Aéronautique retient les projets les plus intéressants. L'ancre, système Nopper, par exemple, présentée au Club en 1905, offre cette particularité de disposer de quatre bras au lieu de deux. La partie inférieure est semblable à toutes les autres ancres, seuls, deux petits bras remplacent le jas.
Bien que cette modification paraisse fort ingénieuse, je me permettrai de donner un avis, tout à fait personnel, sur l'utilisation de l’ancre en général et en matière de navigation aérienne bien entendu.
Je considère désormais l’usage de l’ancre, à l’atterrissage du ballon, comme excessivement dangereuse.
Anciennement, cet engin était d'une certaine efficacité. N'était-ce pas l'heureux temps où l'on pouvait guide-roper pendant des heures entières et, par conséquent, lancer l'ancre sans le moindre danger. Encore convenait-il, pour en obtenir le maximum de rendement que l'aéronaute l'utilisât au moment psychologique, c'est-à-dire suivant la nature du terrain, par exemple : à la lisière extrême d'un bois que le ballon venait de franchir, dans un boqueteau, dans des haies, dans un rideau d'arbres sur le bord des routes, que sais-je ! En opérant ainsi, on pouvait avoir la presque certitude d'arrêter la marche du ballon.
Maintenant qu'un inextricable réseau de fils électriques n recouvert la surface du sol d'une immense toile d'araignée tout en fer, en acier ou en cuivre, alors que la navigation en sphérique devient de plus en plus difficultueuse, et qu'il convient d'apporter, dans les descentes, la plus grande vigilance, je condamne irrémédiablement l'emploi de l'ancre el je l'envoie se promener au musée et, pour parer à ces inconvénients du traînage, qu'a-t-on fait ? Tout simplement ceci :
L'aérostat a été doté d'un panneau de déchirure que l'on ouvre au moment précis où la nacelle se trouve à quelques mètres du sol, ce qui permet d'effectuer un atterrissage presque sur place, même par vent très violent ; encore convient-il, à l'arrimage, de bien orienter ce panneau par rapport à l'arrière du ballon déterminé par la fixation du guide-rope au cercle de suspension. Chaque pilote a peut-être, à ce sujet, son point de vue, quant à moi, j'ai toujours orienté le panneau aux trois quarts arrière et je n'ai jamais eu d'ennuis.
Si le ballon de Brissonnet, lors de son atterrissage à Epothémont, le 19 mai 1884, avait été muni d'un panneau de déchirure, il n'eut pas subi un traînage de deux kilomètres. Et cependant, le pilote avait lancé son ancre La voyez-vous, cette malheureuse à la remorque de la nacelle, s'accrochant, de nos jours, clans les lignes de courant à haute tension, la corde ruisselant d'eau, c'eut été un tragique feu d'artifice, hélas !
Mais le secret d'un bon atterrissage réside surtout dans la recherche d'un abri, quand, par vent fort ou violent, on effectue la suprême descente. Il est indispensable de conserver une provision - de lest suffisante pour permettre au pilote de stabiliser le ballon à quelque quarante mètres au-dessus du sol, et de naviguer ensuite à cette altitude ; ce résultat sera obtenu en réglant la descente à moins de cent mètres à la minute, dès que la rupture d'équilibre du ballon se produit.
Ainsi cette manœuvre donne-t-elle le temps d'examiner les obstacles qui peuvent se présenter et, notamment, les dangereuses lignes de courant à haute tension.
Et, quand le sphérique va franchir un vallon, un beau rideau d'arbres en bordure d'une route ou d'une rivière, quand il a traversé une forêt et qu'il en gagne la lisière, un bon coup de soupape à basse altitude et au moment jugé opportun par ce qu'on pourrait dénommer « le flair du pilote » vous assure un excellent atterrissage, salis trainage, si le panneau de déchirure est ouvert à temps.
En résumé, c'est toujours la prise de contact avec le sol qui inquiète les jeunes aéronautes. Il suffit de se souvenir qu'une descente bien réglée, à moins de cent mètres à la minute, avec arrêt à quarante mètres du sol, par exemple pour choisir son terrain, donne, en principe, d'excellents résultats.
L'année 1906 se signale par le départ simultané de trois aérostats, à l'occasion de la fête du 14 juillet. C'est là, pour l’époque, un véritable événement qui laissera une trace durable dans l'esprit de nos compatriotes.
En outre, il convient de remarquer que dans notre ville, depuis l'année 1901, cinquante-deux voyageurs ont pris la voie des airs, parcourant 1491 kilomètres. Ces chiffres sont, je pense, pour un début, suffisamment éloquents.
L'année suivante permet aux deux sphériques du Club aéronautique de s'expatrier.
L'Aube part le 7 juillet, à Romilly-sur-Seine, et le Titi s'élève de Langres (Haute-Marne), le 18 août.
Le 7 juin 1908, à l'occasion de la fête fédérale de gymnastique, à Troyes, nous assistons à un impressionnant départ de quatre ballons. Successivement s'élèvent : le Titi, l'Icare, le Walkyrie et l'Aube.
Voici le récit que donne M. Joanneton de son voyage à bord de l'Icare :

Une foule immense entourait l'esplanade du Lycée, cependant que quai ce ballons ayant belle prestance, ma foi, se gorgeaient de gaz avant de boire l'espace.
Toutes les opérations préliminaires s'accomplirent avec aisance et une science très sûres. On comprenait, tout, de suite, qu'on se trouvait en Présence de vétérans de l'aérostation. C'était plaisir de voir la mâle vigueur de ces jeunes hommes à la minute de l'accrochage de la nacelle après le cercle.
Certes, ce n'est pas là besogne de débile. Le sport des voyages de l'air est donc un des plus intéressants. Il exige, d'autre part, un sang-froid réel et marque, par conséquent, une volonté qui commande à ses impressions. Aussi applaudissons.

Malgré le vent qui soufflait à terre, avec une assez grande force, les quatre départs successifs se firent avec la même souplesse et la montée ne manqua point d'une certaine majesté.
Le Titi pari, il est parti. Sous la direction de M. Nopper s'effectue alors le pesage de I'Icare et nous nous préparons à emboîter le pas à notre camarade sphérique. Avec 55 kilos de lest, on ne fait pas le tour du monde, mais en sachant s'en servir, on peut encore abattre quelques kilomètres. C'est ce que nous a fait voir notre pilote, M. de Kergariou, qui nous a maintenus constamment à une hauteur moyenne de 600 mètres.
Nous nous élevons lentement et nous découvrons une place non pas noire de monde (puisqu'il n'y a que des toilettes claires), mais le boulevard Gambetta, qui s'appelait, le mail du Lycée, quand j'étais encore jeune potache, est vraiment très garni, et nous n'avons pas eu souvent une pareille assistance. Par contre, la rue Emile-Zola est déserte : elle n'est pas déshéritée que d'un bout, en ce moment, elle paraît l'être tout au long.

Le panorama de la ville est superbe. La cathédrale a vraiment grand air et bel aspect. Nous voyons très nettement Sainte-Savine, Saint-André, Lépine, Torvilliers et. Saint-Germain se reconnaît facilement à sa grosse tour carrée. Nous avons traversé la ligne de Mulhouse, à un kilomètre environ de la gare de Troyes. Nous approchons d'une autre voie ferrée, la ligne de Saint-Florentin. Nous passons au-dessus de Saint-Jean-de-Bonneval et Jeugny. Nous coupons la voie, sans nous faire tamponner par un train qui passe, heureusement pour pour nous. Nous planons bientôt à gauche de la forêt d'Aumont.
Nous voici juste au-dessus de Bernon. On voit distinctement le faubourg de La Fontaine, les quatre chemins. Je jette une carte de visite, mais, comme nous marchons 30 kilomètres à I’heure, elle va tomber dans les champs, en face de la scierie. Je doute qu'elle arrive à destination.
A gauche, on aperçoit Coussegrey, à droite, Lignières et, dans le fond, Marolles ; nous passons ensuite entre Dannemoine et Vézinnes, laissant Tonnerre à gauche ainsi qu'Epineuil, nous traversons Viviers, Poilly-sur-Serein, nous nous dirigeons sur Aigremont.
Nous avons suivi fidèlement, jusqu'à présent, le Titi, que nous voyons atterrir à peu de distance d'une grosse ferme et d'un petit chemin de fer tortillard qui lui permettra peut-être de rentrer le soir.
Comme point d'atterrissage, ce n'est pas mal choisi et nous téléphonons (avec notre téléphone naturel) au camarade Protat pour le féliciter.
Nous avons cru voir l'Aube atterrir du côté de Chablis, mais notre compagnon de voyage reprend son essor ainsi que le ballon Walkyrie.
A partir de 6 heures, nous « guide-ropons » pendant trois quart d’heure, au bout desquels n'ayant plus un grain de lest, nous atterrissons à Précy-le-See (Yonne), à 100 mètres d'un chemin qui se trouve au fond de la vallée. La nacelle se pose mollement, sur le haut des arbres pas un souffle de vent, pas un gramme de force ascensionnelle, c'est l'immobilité, la paralysie, l'équilibre parfait dans tous les sens. Nous sommes comme l'oiseau sur la branche, niais ce n'est pas une position sociale, et puis, tout doit avoir une fin. Grâce à l'obligeance de quelques personnes qui tirent sur le guide-rope, nous prenons définitivement terre à 7 heures.
A 9 heures, le train nous emmène à Laroche en passant par Cravant où retentit poétiquement ce cri, agréable à nos oreilles d'affamés 20 minutes d'arrêt ! Buffet !

Le 26 juillet, au Raincy (S.-et-O.), ce sera le départ du Titi et, le 4 octobre, celui de l'Aube, au concours d'automne de l'Aéro-Club de France, à Paris. Dans ce dernier voyage, les aéronautes se classèrent fort honorablement, après avoir tenu l'air pendant 21 h 20 minutes, parcourant 270 kilomètres.
Mais « le Club Aéronautique de l'Aube ne saurait porter uniquement son attention vers ces manifestations extérieures qui plaisent, à n'en pas douter, à la population de notre ville.
Notre Club est conscient du rôle qu'il doit remplir pour le développement de l'idée aéronautique dans notre département, aussi continuera-t-il à se tenir en contact avec des savants très en renom, ou bien à organiser des causeries et des cours toujours fort intéressants.
L'Aéro-Club de France, à Paris, demande à notre Groupement de faire une étude complète sur les secteurs électriques en vue d'éviter, è proximité de ces derniers, de graves accidents au cours de futurs atterrissages. Cette enquête s'étend aux départements suivants : Aisne, Ardennes, Aube, Côte-d'Or, Doubs, Haute-Marne, Marne, Meurthe-et-Moselle, Nièvre, Haute-Saône, Seine-et-Marne, Vosges et Yonne.
Je dois signaler qu'en l'année 1908, je fus chargé de présenter, au Colonel Richard, alors directeur des Etablissements d'aérostation de Chalais-Meudon, l'appareil optique (opticum) que M. Joanneton venait de concevoir et de faire construire par M. Maxant de Paris.
M. le Colonel Richard s'intéressa vivement à cet appareil et fit, à son sujet, un rapport élogieux au Ministère de la Guerre. Et puis, ce fut l'oubli !
L' « opticum », ainsi dénommé par son auteur, est un appareil qui permet de déterminer, d'une manière pratique et rapide, la vitesse d'un mobile en mouvement et, en particulier, celle d'un aérostat.
Cet instrument se compose d'un secteur en cuivre, d'une lunette ou viseur, d'un miroir et d'une réglette mobiles se déplaçant sur une division graduée convenablement.
L'appareil est soutenu verticalement, à l'aide d'une cordelette rattachée au cercle de suspension du ballon, dans une position telle que le viseur soit à la hauteur de l'œil du pilote. Celui-ci, faisant face au vent ou ayant le dos tourné au sens de la marche de l'aérostat, observe pendant une minute et suit, en faisant pivoter le miroir, un objet, arbre, clocher, maison, croisement de routes, etc., dès que cet objet a passé au-dessous de la nacelle. Il note ensuite la hauteur indiquée par le baromètre, 1 200 m par exemple. En retournant l'appareil, il n'y a qu'à regarder le point où l'horizontale 1 200 rencontre l'arête supérieure de la réglette. La ligne verticale qui passe à leur intersection, donne la vitesse cherchée. Il n'y a donc aucun calcul à faire.
Si la durée de l'observation n'est que de 30, 20, 15 ou 10 secondes, en multipliant le résultat partiel obtenu par 2, 3, 4 ou 6, on a la vitesse en kilomètres/heure.
Cet appareil a été donné par M. Joanneton, au musée de Troyes.

En l'année 1909, est créée à Romilly-sur-Seine une section du Club aéronautique de l'Aube. Quatre départs de sphériques sont organisés dans cette ville, au cours de la présente année, ils ont lieu sur le terrain de La Béchère.
De nouveau; l'Aube s'élève du Raincy, le 25 juillet, puis le 26 septembre il part, des Tuileries à Paris, piloté par Boivin, pour le Grand Prix de l'Aéro-Club (le France, et se classe 9e sur 22 concurrents, après avoir effectué un parcours de 598 kilomètres.
Dans la même journée s'élèvera de Paris, un ballon, Le Cafard 65. Cet aérostat, piloté par Nopper, prend part à un concours d'atterrissage organisé par l'Aéro-Club de France.
Huit années seulement se sont écoulées depuis la fondation du Club aéronautique de l'Aube, et nous avons déjà accompli trente-huit ascensions libres, participé à plusieurs compétitions aériennes, organisé les cours prémilitaires d'aérostation, constitué une section très vivante à Romilly-sur-Seine et porté les couleurs du C. A. A. à travers la France et même à l'étranger. Ce sont là des résultats tangibles qui confirment supérieurement la vitalité de notre Société qui va continuer, plus que jamais, à développer, dans le département de l'Aube, le sens de l'air.

Troisième cycle
De 1910 au 2 août 1914



Au tableau d'honneur, dix ascensions, vingt-sept passagers prendront le départ en 1910. Vraiment c'est un record !
N'est-ce pas l'année de la réapparition de la fameuse comète de Halley ! Aussi pour la voir de plus près ! une ascension de « L'Aube » est organisée à Troyes, dans la nuit du 18 au 19 mai.
Dès son envolée, une pluie diluvienne inonde l'aérostat et ses occupants. Le sphérique surchargé par l'eau qui ruisselle de toute part, atteint péniblement 1 250 mètres d'altitude. Et, quand les aéronautes trouvent au fond de la nacelle le dernier sac de lest, c’est avec peine qu'ils se résignent à descendre n'ayant pu, à leur grand désespoir, traverser l'épaisse couche de nuages, et, bien entendu, sans avoir aperçu un seul cheveu de comète.

Le 25 septembre 1910, Roger Renard, le futur secrétaire général de l'Aéro-Club, reçoit le baptême de l'air à bord de l'Aube et voici relatées ses impressions :

Sous la conduite experte de M. Nopper, aéronaute, qui en est à sa vingt-quatrième ascension, nous prenons place, M. Bernard et moi, dans la nacelle de l'Aube. Le pesage effectué par M. Protat, te traditionnel « lâchez tout» du pilote se fait entendre. Nous quittons la terre à 1 h 50, aux applaudissements de la foule. Rapidement nous montons et en dix minutes, nous atteignons 1100 mètres. Mais une fâcheuse brume qui persistera pendant tout le voyage, restreindra notre vue dans un rayon de 20 kilomètres environ.
Poussés par un vent d'Est sur Sainte-Savine, à deux heures, et après un dernier coup d'œil sur Troyes, qui se perd déjà dans le brouillard, nous faisons notre inventaire de lest. M. Nopper constate, avec un malin sourire qui en dit long, que nous avons « du pain sur la planche ».
A son avis, et à moins d'imprévu, nous pouvons faire cinq à six heures ce voyage.
A 2 heures 10, après avoir suivi la grande route, nous passons à droite de Torvillers, à 850 mètres au-dessus de la ligne de chemin de fer, entre ce pays et la briqueterie. Troyes est à peine visible maintenant.
2 heures 15, à 1 200 mètres, nous sommes entre Messon et la Grange-au-Rez. A 2 heures 35, Fontvannes est à notre gauche, puis nous arrivons à Estissac à 2 h 50.
La fraîcheur d'un bois, près de Mesnil-Saint-Loup, et la brume aidant, nous fait descendre rapidement à 950 mètres, au moment où nous admirons l'Abbaye.
3 heures 03, nous ne sommes plus qu'à 250 mètres. Le pilote cherche à équilibrer le ballon à cette altitude, pour profiter du vent de terre. Malgré un jet de lest, notre descente continue, et nous arrivons vivement sur Pâlis, le guide-rope touche terre. Le village est traversé sans dégâts aux acclamations des habitants et aussi au grand effroi des volailles qui, épouvantées, volent de tous côtés.
3 heures 27, Planty. Le vent est assez fort. Un bois est devant nous. Il va nous coûter cher aussi. Nous le traversons à 50 mètres d'altitude, le guide-rope traîne sur les arbres avec un bruit de feuilles remuées et, de branches cassées. Nous ne tenons pas à descendre à cet endroit. Et comme nous sommes encore éloignés de la lisière, un fort jet de lest nous ait faire un énorme bond.
3 heures 40, 1 000 mètres. A gauche de Courgenay. Il ne reste plus que 45 kilogs de lest. Encore une descente semblable et la fin de notre voyage est proche. Nous n'osons y songer. Il est trop tôt encore.
3 heures 50, 1 100 mètres. Villeneuve-I'Archevêque à gauche. Nous remontons au N.-O., traversons la forêt de Langy et son fâcheux effet n'a plus de prise sur nous à cette hauteur.
4 heures 21, 1 600 mètres. Nous dominons la brume. Le soleil tape à 34°. Vertilly, Plessis-du-Mée sont traversés à la même hauteur et, après un léger coude vers l'Ouest, nous sommes sur Montigny à 4 h 30.
Nous descendons lentement d'abord, mais la chute s'accentue. Noue dernier test sert à l'enrayer. C'est la fin du voyage, 15 kilogs de lest nous restent pour notre atterrissage qui se produit à 5 heures 25 à 100 mètres de la ferme de Daincouit, après quelques heurts légers, sur la ligne même les départements de l'Yonne et de Seine-et-Marne.
Notre matériel, vivement plié avec l'aide des propriétaires de la ferme qui ont été d'une complaisance extrême, nous gagnons Champigny-sur-Yonne dans leur voiture à moisson. Nous ne nous plaignons pas, heureux que nous sommes d'avoir pu trouver ce véhicule au milieu des champs et loin de tout pays.
En résumé, voyage heureux ; distance parcourue : 100 kilomètres environ en 3 heures 26 minutes, ce qui est assez joli pour des débutants. Aussi nous quittions-nous, le lendemain, enthousiasmés, nous promettant de faire mieux encore la prochaine fois.

R. RENARD.


C'est au cours de l'année 1911, le 2 juillet, que Suzanne Bernard, accompagnée de son père, reçoit le baptême de l'air, à bord du ballon l'Aube qui s'élève place du marché près de l'église, à Sainte-Savine.
Cette ascension imprima dans cette jeune âme, une telle ardeur et un si grand amour des voyages aériens, qu'irrésistiblement elle se sentit attirée vers l'aviation naissante.
Aussi, dès cette année, Suzanne Bernard s'inscrivit-elle comme élève-pilote d'aéroplane à l'aérodrome de Villesauvage, près d'Etampes.

Le 2 juin 1912, le ballon l'Aube, piloté par Eugène Daubigny 66 franchit la frontière et porte nos couleurs en Allemagne, à Selben-Hausen (Hesse-Nassau).

Compte rendu de la 56e ascension du Club Aéronautique de l'Aube
2 juin 1912



Le programme de la fête, de nuit du Festival-Concours de la Fédération des Sociétés de gymnastique de l'Aube comportait le départ d'un ballon du Club aéronautique de l'Aube. Après un gonflement, assez pénible à cause des remous aériens, nous prenons heureusement, l'air à dix-heures du soir, emportant dans la nacelle cent quarante kilos de sable. Le vent, qui souffle avec violence vers le nord-est, nous permet d'espérer-un voyage rapide et de durée. En partant, nous remercions nos amis Boivin et Darsonval de l'aide qu'ils nous ont, comme toujours, aimablement prêtée.
Nous nous équilibrons entre 700 et 800 mètres. A 11 heures, nous passons près de Bar-le-Duc. Nous filons à plus de 80 kilomètres à l'heure.
Minuit. – 1 500 mètres, 13°. - Nous dominons la mer de nuages, que nous ne quitterons pour ainsi dire plus jusqu'à l'atterrissage. A ce moment, malgré l'épaisseur de la couche blanche qui nous sépare du sol, nous apercevons de vives lueurs, que nous prenons d'abord pour des projections d'un des nombreux forts qui défendent notre frontière. Une éclaircie nous fait voir que ce sont les hauts fourneaux avoisinant la région de Longwy. A n'en plus douter, nous quittons la terre de France.
24 heures 30. – 1 250 mètres, 6° - Mer de nuages. Grâce à de petits jets, nous continuerons notre voyage entre 1 250 et 1 600 mètres.
1 heure. - L'écho d'une fête de village arrive jusqu'à nous. Un orgue nous joue «Tous en chœur », la «Valse brune », sans trop faire de fausses notes. On voit qu'en Allemagne on aime les airs populaires français. Nous en entendrons d'ailleurs plus tard à Cologne, dans un café-concert, qui nous offre « Manette » et les « Soldats de plomb ».
Entre deux nuages, nous repérons une gare importante qui, nous le saurons par la suite, est celle de Luxembourg.
3 heures 30. – 3°. - Par suite de condensation, nous descendons de 1 700 mètres à 900 mètres. Nous traversons la couche de nuages qui a plus de 300 mètres d'épaisseur. Nous passons au-dessus de villages et de forêts. En vain, nous appelons, personne ne répond.
La dilatation et un jet de lest nous font remonter à 1 500 et 1 800 mètres. Nous assistons à 4 h 02 au lever du soleil. Spectacle grandiose à contempler que tous ces nuages qui prennent toutes Les couleurs de l’arc-en- ciel avant de laisser apparaître enfin l'astre du jour.
4 heures 30. – 2 000 mètres. - Pendant quelques instants, les bois, les champs les villages défilent sous nos yeux, entre les nuées, avec la rapidité d'un film de cinéma. Nous devons être loin maintenant de la capitale de la Champagne !
4 heures 45. – 2 400 mètres. - Nous n'avons plus que 40 kilos de lest. IL faut songer à se rapprocher du sol. Quelques coups de soupape nous font traverser à nouveau les nuages. La condensation alourdit, notre ballon. Il va falloir atterrir malgré les bois. Nous guide-ropons sur des grands chênes, puis sur des sapins et enfin sur un jeune taillis. Un dernier coup de soupape, nous touchons terre près d'un chemin, au bord duquel notre nacelle se pose assez doucement, pendant que le ballon finit d'agoniser au pied des arbres.
Nous sommes à Barig-Selbenhausen, dans la Hesse-Nassau, à 80 kilomètres de la rive droite du Rhin. Il est 6 heures 05 minutes, heure allemande. Notre voyage a donc duré sept heures, pendant lesquels nous avons franchi plus de 400 kilomètres.
Notre ascension étant ainsi heureusement terminée, nous ne souhaitons que de gagner le plus rapidement possible la terre française : les autorités allemandes en décidèrent autrement.
Aussitôt notre atterrissage, le bourgmestre avait télégraphié au landrath ou préfet de Weilburg et à la gendarmerie. Une heure plus tard, nous étions conduits dans le bureau du bourgmestre et fouillés par un gendarme, un gradé s'il vous plaît, en présence du préfet, qui avait jugé le cas assez grave pour se déplacer en personne. Une heure durant, ce fonctionnaire nous interrogea. Une lettre portant le timbre du corps de débarquement (mission Clavenad) au Maroc, un permis de conduire les automobiles, différents papiers peu importants et notre appareil photographiques furent saisis. On nous conseilla de ne pas nous servir de ce dernier pendant notre séjour en Allemagne.
Un cliché du lieu de notre atterrissage, ainsi que le groupe de curieux qui nous entouraient, nous fût, à notre grande satisfaction, rendu tout développé par les soins de l'administration.
Interrogatoire et- visite de nos papiers avaient du reste été faits avec une grande courtoisie. Nous pensions enfin être libres : il n'en était rien. Le commandant de place de Francfort avait été prévenu et c'était à lui de statuer sur notre cas. Une dépêche, véritable journal, lui avait été envoyée et- c'esth Bai'ig même que flOUS devions attendre sa décision. Nous voilà donc obligés de rester, toute une journée, dans ce pauvre village, sans agrément ni pour nous ni pour le gendarme préposé à notre garde.
Un bon déjeuner nous eût aide à passer le temps de façon charmante. Mais il n'y avait ni hôtel ni auberge. Nous demandons à la femme du bourgmestre ce qu'elle peut nous procurer. L'offre d'une franche de jambon nous fait venir l'eau à la bouche. Le couvert est vite dressé dans la salle môme de la mairie, sur le bureau du maire. On nous apporte un peu de jambon cru, du beurre, du pain de seigle, mais comme boisson... de l'eau. Et pourtant les braves gens du pays ont bu ce matin, à notre santé et à nos frais, pour vingt-neuf marks de bière ! Enfin, vers cinq heures du soir, arrive l'ordre de nous mettre en liberté.
Toujours escortés du bon gendarme, nous nous dirigeons vers Weilburg, où nous faisons, à six heures, une entrée sensationnelle. Après une dernière visite à la préfecture et à la gendarmerie, nous pouvons enfin télégraphier à Troyes. Notre matériel demeure saisi jusqu'à ce que soit déposée à la douane de Limbourg, une somme de mille marks.
A l'hôtel Traube, nous avons le plaisir de rencontrer un collègue, un pilote allemand, breveté de la F. A. I., qui nous donne le conseil d'aller rendre visite à M. Neumann, président de l'Aéro-Club de Francfort. Ce dernier se mit fort aimablement à notre disposition pour nous donner tous les renseignements nécessaires au retour de notre ballon. Grâce à lui, nous avons pu visiter, dans son hangar, le Schwaben, dirigeable du type Zeppelin, faisant le service des voyageurs entre Francfort et Bâle.
À notre grand regret, l'heure du train ne nous a pas permis d'assister à son envol.
Nous sommes allés rendre visite également à M. Desjardins, vice-consul de France. Auprès de cet aimable fonctionnaire, nous avons trouvé également un accueil cordial et empressé.
Les droits de douane consignés à Limbourg, nous regagnons la frontière en visitant rapidement Cologne, Metz, où nous passons la nuit. Enfin jeudi, nous rentrons en France par Pagny-sur-Moselle, où la douane française nous facilite avec beaucoup d'amabilité la rentrée de notre ballon. Partis de Nancy, où nous avons couché, nous arrivons à Troyes à midi 39, après cinq longs jours d'absence. Avant de terminer, nous tenons à remercier nos collègues aéronautes français et allemands, le président de l'Aéro-Club de Francfort et M. Kessel, pilote à Weilburg, de leur amabilité et de l'empressement qu'ils mirent à aider deux Français. Nos meilleurs remerciements aussi à M. le Secrétaire de la Préfecture de l'Aube d'avoir bien voulu faire prévenir la douane de notre rentrée par Lagny. Conclusion : l'aéronautique sportive et scientifique ne devrait constituer, pour les adeptes, qu'une seule et même famille. Ce sport et cette science devraient ignorer les frontières, ainsi que cela se passe aux réunions de la F. A. I.

H. BROCARD, E. DAUBIGNY.


C'est aussi en l'année 1912, que le Club sera agréé en qualité de Société de préparation militaire. Il se mettra donc sur l'heure à la besogne, en instituant et en professant, à l'Hôtel de Ville de Troyes, les cours prémilitaires d'aérostation qui sont ouverts solennellement le 1er octobre ; et nous aurons la satisfaction de préparer, en deux années, plus de trente candidats pour l'aérostation militaire 67.
Le 8 juin 1913, l'Aube, dans une ascension mouvementée atterrit en « Sibérie Lorraine». En voici la relation écrite par l'un des passagers, M. Edouard Héberlin, publiciste à Paris. Ce récit édifiera le lecteur sur le degré d'énervement, avant-guerre, des populations voisines de la frontière allemande.